25 novembre 1763, l’abbé Prévost est autopsié avant sa mort

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Alors que l’abbé Prévost s’est évanoui, le chirurgien lui ouvre le ventre avec un scalpel. Ce qui le tue définitivement.

Le 25 novembre 1763, le chirurgien du monastère des bénédictins de Saint-Nicolas-d’Acy – situé en bordure de la forêt de Chantilly – est tiré de son sommeil au milieu de la nuit par un homme affolé. Celui-ci lui demande de se rendre au plus vite au presbytère de l’église de Courteuil où le bailli du monastère l’attend au chevet d’un homme mort. Le chirurgien maugrée, se lève, enfile ses bottes, saisit ses instruments et s’enfonce dans la nuit derrière son guide.

Après une bonne marche, les voilà arrivés chez le curé de Courteuil. Le bailli l’accueille brièvement avant de lui désigner un homme dans la soixantaine, allongé, mort, sur le lit. Le chirurgien reconnaît sans mal l’abbé Prévost, un ancien moine bénédictin revenu au pays après avoir couru le monde. Il est devenu célèbre après la publication d’un roman sentant le soufre, Manon Lescaut. Le bailli explique rapidement au chirurgien que des paysans ont trouvé le moine défroqué mort au pied de la croix de Courteuil, à l’entrée du village. Bougon, l’homme de l’art examine à peine le corps, demande qu’on le déshabille.

Il saisit son scalpel et, d’un geste assuré, pratique une longue ouverture au milieu du ventre. Sauf que le cadavre de l’abbé Prévost jette un cri qui glace d’effroi l’assistance. Le mort n’était pas encore mort. Mais, désormais, avec les tripes à l’air, ce n’est plus qu’une question de secondes. Le chirurgien a beau le recoudre au plus vite, l’abbé rejoint son créateur.

«Qu’il repose en paix ! »

La journée avait pourtant bien commencé pour l’abbé Prévost, 66 ans. De bon matin, il avait quitté sa modeste maison de Saint-Firmin (aujourd’hui Vineuil-Saint-Firmin) pour se rendre à l’invitation à dîner (ainsi qu’on désigne le déjeuner, à l’époque) des moines du prieuré de Saint-Nicolas-d’Acy. Il avait fait bonne et longue chère, puis avait quitté ses amis ripailleurs vers 16 heures, prétextant des écritures à terminer, mais, en réalité, pour échapper aux vêpres de 17 heures.

Le voilà donc cheminant d’un pas alourdi vers son domicile éloigné de quatre kilomètres. La nuit commence à tomber. Il vente. Même emmitouflé dans un large manteau, l’abbé frissonne. Il se sent faible. Arrivé au croisement des chemins de Courteuil et de Chantilly, il commence à tituber. Quelques pas plus loin, il s’écroule au pied d’une croix en fer. Il n’est pas encore mort, mais presque. Quelques paysans passant par là le traînent jusqu’au presbytère de l’église de Courteuil. Le curé le reconnaît, fait appeler le bailli du monastère de Saint-Nicolas-d’Acy. On connaît la suite.

L’abbé est inhumé le 27 novembre dans la chapelle du monastère des bénédictins. C’est la comtesse de Condé qui prend à sa charge les frais d’obsèques. Il a droit à une belle épitaphe latine disant « Ici gît Dom Antoine François Prévost, prêtre de l’ordre majeur de saint Benoît, moine profès, connu par les très nombreux ouvrages qu’il publia. Il mourut le 25 novembre 1763. Qu’il repose en paix ! »

Auteur de 200 livres

Si l’abbé est universellement connu pour Manon Lescaut, on oublie qu’il est l’auteur de deux cents autres livres. C’est un écrivain prolifique dont l’existence même est un roman. Antoine François Prévost, dit d’Exiles, naît dans l’actuel Pas-de-Calais en 1697. Jeune, il hésite sur la voie à suivre. Son cœur balance entre le sabre et le goupillon. À 14 ans, il s’engage dans l’armée. Puis il renonce à la carrière des armes pour entamer un noviciat chez les jésuites. Et puis zut ! Il s’enfuit en Hollande avant de recommencer un noviciat. Encore une fois, il l’interrompt pour s’engager dans l’armée comme officier. Attendez, l’indécis change encore d’avis : à 24 ans, il intègre l’abbaye de Saint-Wandrille, où il prononce ses vœux.

Cinq ans plus tard, en 1726, il est même ordonné prêtre. Enfin, il a trouvé sa voie ! Pas tout à fait, car le démon de l’écriture le saisit. Il écrit frénétiquement. Au point de quitter son monastère sans l’autorisation de s’enfuir à Londres. L’abbé apprend à la perfection la langue de Shakespeare, ce qui lui permet ultérieurement de traduire de nombreux ouvrages anglais dans la langue de Molière. Il s’éprend alors d’une aventurière en Hollande, publie roman sur roman. Il achève une trilogie, dont le dernier tome est son célèbre Manon Lescaut, peut-être inspiré de ses propres aventures. L’histoire est jugée si scandaleuse que le Parlement de Paris condamne l’ouvrage au feu.

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