Me Klugman : «On tue des juifs dans notre pays avec une facilité déconcertante»

Abonnez-vous à la newsletter

??????????
Avocat de plusieurs parties civiles au procès des attentats de janvier 2015, il nous livre les points forts de sa plaidoirie axée sur le mobile antisémite.

C’est curieux, la mémoire. Il y a des dates, des lieux, des visages que l’on n’oublie jamais. C’est une chose, d’apprendre, de réfléchir, mais c’en est une autre de voir, de sentir… Comme tout le monde, j’ai toujours entendu parler de terrorisme. J’ai connu, j’ai plaidé avant celui-ci des dossiers dits terroristes. Mais depuis le 7 janvier 2015, pour moi, le terrorisme, c’est un sanglot. Des larmes déchirantes. Pas des larmes d’un enfant. Celles d’un homme. D’un médecin. D’un témoin. Patrick Pelloux qui venait de voir l’horreur. Ses amis assassinés.

Le 7 janvier 2015, quelques minutes après les faits, je me suis trouvé aux abords de la rue Nicolas-Appert. Un endroit gagné par la désolation et le silence… On n’imagine pas ce silence après le chaos. Je me souviens distinctement de chaque visage gagné par l’effroi et la crainte de savoir si tel proche était ou pas touché ou mort.

Je me souviens aussi de Richard Malka ce jour-là. Personne ne pouvait se douter que la terreur se poursuivrait le lendemain et le jour suivant. Et je me doutais encore moins que j’allais accompagner ceux qui n’étaient pas encore les victimes de l’Hyper Cacher jusqu’à votre audience.

Plus de 5 ans plus tard, les circonstances indépendantes de notre volonté, le bouleversement de votre calendrier ont voulu, comme une boucle qui se referme, que nous finissions ensemble les plaidoiries des parties civiles… Que ma voix devancerait la sienne pour que s’achèvent enfin par un verdict ces froides journées de janvier qui ont fait basculer notre pays dans la tristesse et la peur.

Avant d’en venir à mes clients, ceux dont on dit qu’ils auraient « survécu » à l’Hyper Cacher, je veux commencer par mettre mes pas et mes mots dans ceux de mes confrères par qui ont ouvert les plaidoiries des parties civiles (Mes Hazan, Serre et Josserand-Schmidt) et témoigner de la solidarité, l’indivisibilité de la fraternité de ceux qui ont été touchés, tués, blessés, menacés, asservis, humiliés, séquestrés au cours de ces trois journées qui ont fait basculer la France dans la terreur et la tristesse ; qu’il s’agisse des personnes tuées ou blessées à Charlie Hebdo, des représentants des forces de l’ordre ou des personnes de confession juive.

Les victimes ont été présentes à chaque étape de la procédure avec parfois le sentiment de gêner. Mais elles sont là. Du moins celles qui le peuvent, qui n’ont pas été découragées par le temps, par l’épreuve, par l’usure. Elles sont là pour être entendues. Dans leurs doutes. Et leurs questions.

« D’où vient la terreur qui s’est abattue sur nous ? »

La première des questions qui vient avant même de s’interroger sur qui, c’est « comment ? ». Comment les faits des 7, 8, 9 janvier 2015 ont-ils été rendus possibles ? Et, si j’ai expliqué qu’ils se sont poursuivis jusqu’à cette heure, sans interruption véritable, on ne fera pas l’économie de s’interroger en premier lieu sur d’où vient la terreur qui s’est abattue sur nous ?

Je déclare à la cour que les faits dont elle est saisie ont commencé bien avant les 7, 8 et 9 janvier 2015. Au nom du djihad, on avait déjà attenté à Charlie Hebdo avant 2015. On avait déjà tué des représentants des forces de l’ordre avant 2015. On avait déjà tué des juifs avant 2015. Les faits dont vous êtes saisis commencent aussi dans la nuit du 1er au 2 novembre 2011 par un jet de cocktails Molotov qui vont ravager les locaux de Charlie Hebdo, sans, cette fois, faire de victimes… Les faits dont vous êtes saisis commencent aussi le 6 septembre 2012, six mois jour pour jour après la tuerie perpétrée par Mohammed Merah, quand une grenade explosive était jetée dans une épicerie cacher à Sarcelles, sans, cette fois, faire de victimes. De cette attaque, comme du procès qui a eu lieu devant la cour d’assises spéciale de cette juridiction et la condamnation qui a eu lieu en 2017, qui se souvient ? Personne.

La première digue qui est tombée, c’est l’indignation. Puis le terrible oubli. Le silence après chaque attaque a rendu les suivantes possibles. Certes, personne, hormis ceux qui ont encouragé, revendiqué ou sponsorisé ces attentats, ne s’en est félicité. Mais la triste réalité, c’est que personne ne les a trouvés scandaleux. Depuis trop longtemps, ceux qui ont été visés parce qu’ils étaient juifs ont subi un mépris terrible. Ce mépris précède de loin les attentats de janvier 2015 et même leurs prémices que je viens d’évoquer.

Le 3 octobre 1980, une bombe explose devant la synagogue de la rue Copernic. Le Premier ministre Raymond Barre se rend sur les lieux et déclare, je le cite : « Cet attentat odieux voulait frapper des israélites qui se rendaient à la synagogue et a visé des Français innocents. » Raymond Barre exprime mieux que n’importe quelle faction terroriste que les juifs sont retirés de la communauté nationale surtout et alors qu’ils sont visés par un attentat. Il ajoute que les juifs sont responsables même lorsqu’ils sont victimes et responsables de tout, même d’être des victimes ! La doctrine Barre aura coûté un grand nombre de vies parmi les Français de confession juive depuis le 3 octobre 1980… Raymond Barre n’est plus. Mais, en dépit des dénonciations de circonstance et des condamnations convenues, on peut se demander dans quelle mesure sa pensée ne lui aurait pas survécu.

Depuis le 1er novembre 2011, depuis les 11, 15 et 19 mars 2012, les journalistes de Charlie Hebdo, les représentants des forces de l’ordre et les Français juifs étaient en fait des cibles esseulées, des gibiers de potence pour des fous d’Allah déterminés à tuer. Le lien premier qui unit les actes des 7, 8 et 9 janvier 2015, en dépit des lieux, des cibles, des auteurs des revendications qui sont différentes, c’est incontestablement la rencontre funeste de longues solitudes exposées à la vindicte des assassins. Il a fallu attendre le 11 janvier 2015 pour qu’enfin un pays se lève, et proclame aux yeux du monde que, lorsque l’on vise des policiers parce qu’ils nous protègent, des journalistes parce qu’ils écrivent ou dessinent ou des juifs… parce qu’ils sont juifs, on porte atteinte de manière directe, indistincte et indivisible aux intérêts fondamentaux de la nation. Mais le 11 janvier 2015, c’était trop tard.

« La course du vendredi 9 janvier allait s’achever dans le sang »

Une dernière fois, je vous invite à passer derrière le rideau de fer ; à revisiter ce qui s’est passé à partir de 13 h 06 dans l’Hyper Cacher, quand une frontière infranchissable, le portique métallique du magasin, s’est refermée sur les proies de Coulibaly. Ils venaient pour les courses du shabbat, comme tous les vendredis. Car, depuis des millénaires, depuis que le monde est monde et bien avant que la France ne soit la France, des familles juives se retrouvent autour d’un repas le vendredi soir. Et le vendredi, c’est toujours la course. On part à la hâte acheter tout ce qui manque pour que, même si l’on a peu, il y ait de tout et à profusion. Et que, même si l’on n’a rien, il y ait sur cette table le souvenir et les saveurs que l’on a reçus d’Europe ou d’Afrique du Nord. Oui, le vendredi, c’est toujours la course pour qu’enfin à la tombée de la nuit une table soit dressée, un chandelier allumé, et qu’autour la famille puisse prendre place dans un joyeux brouhaha. Mais, pour eux, la course du vendredi 9 janvier allait s’achever dans le sang. Ils ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir, qu’une opération de guerre avait été décrétée on ne sait où ni par qui contre les clients d’une supérette casher. Une opération de guerre contre des personnes prises au hasard et au piège de leur naissance, une opération punie par toutes les lois, y compris celles rudimentaires de la guerre.

Entre 13 h 06 et 13 h 18, l’assassin devait exécuter quatre personnes : Yohan Cohen, qui a eu le malheur de se retrouver face à lui lors de l’irruption dans l’Hyper Cacher ; Philippe Braham, pourtant caché au fond du magasin, tué après avoir dû décliner son patronyme ; François-Michel Saada, parce qu’à 13 h 11 il entrait, en retard, pour faire les courses ; Yoav Hattab, qui a, dans un geste héroïque qui lui sera fatal, voulu désarmer Coulibaly. Les autres, tous les autres, pendant quatre interminables heures, vont être retirés de la surface de la Terre, cachés dans les réfrigérateurs du magasin ou sous le joug de l’assassin. J’ai des clients de ces deux mondes, celui « d’en haut » et « celui d’en bas », qui ne se sont presque pas croisés.

Je représente ceux qui ont eu la chance de « survivre » à l’attentat. Mais vous l’avez entendu de la part de ceux qui ont eu le courage de venir et vous l’avez compris de ceux qui ne sont pas venus : on ne survit pas indemne à un attentat. Ce sont des vies, certes pas interrompues mais brisées, qui se sont échouées ici et qui s’accrochent à votre barre. Sophie G. vous l’a dit : « Comment oublier ou vivre avec les images des victimes, des corps sans vie, les mares de sang, les gémissements des agonisants, les rafales de mitraillettes, les explosions, cette impuissance qui vous ronge et se transforme en culpabilité ? Pourquoi j’ai fait remonter cet enfant, pourquoi je n’ai pas fait plus pour les victimes, contre le terroriste, pourquoi, moi, je suis en vie, quel sens donner à tout cela, quel était le sens de ma vie ? Après un tel traumatisme, la vie bascule. »

Au-delà de l’aspect judiciaire vient une autre interrogation qui m’est plus fondamentale. Je n’ai pas le droit, en ma qualité d’avocat de partie civile, de ne pas l’évoquer ici et maintenant. Cette question transperce notre audience, la transcende, la précède et la dépasse : Pourquoi les juifs ?

Richard Malka vous l’a plaidé, les caricatures du Prophète sont le mobile premier. Mais l’autre mobile, c’est évidemment la haine des juifs. Et on s’attacherait à tout sauf à cela ? On examinerait l’achat des armes, leur financement, la radicalisation, mais déterminer pourquoi des victimes sont des victimes, cela n’intéresserait personne ? Les djihadistes n’ont que la haine des juifs au bout de leurs sourates, et la justice ne considérerait pas l’antisémitisme ? Nous attendons des mots simples et justes. Nous attendons juste un simple mot, singulièrement absent de cette procédure : l’antisémitisme. Je veux qu’il entre dans cette cour comme il est entré dans l’Hyper Cacher ! Je veux qu’il entre dans votre verdict, car c’est par lui que l’on a fauché des vies et voulu en supprimer d’autres.

On me lancera que l’antisémitisme n’est pas le problème central de notre affaire. Mon problème, c’est précisément que ça ne le soit pas. On cible ou on tue des juifs dans notre pays avec une facilité déconcertante, dans et hors les faits de terrorisme. Cette haine vient de loin, très loin. Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, vous a démontré la mécanique fatale. Noémie Madar, la présidente de l’UEJF, en a rappelé les effets dévastateurs parmi la jeunesse de notre pays. Surtout, le président du Crif vous a rappelé les douze noms de ces Français tués depuis 2003 du fait de leur appartenance à la religion juive. À chaque occurrence, il y a eu un débat nauséeux pour savoir si la motivation était antisémite. Même dans l’affaire Ilan Halimi, il s’est trouvé un directeur d’enquête, chef de la brigade criminelle de la préfecture de Paris, pour déclarer à propos du Gang des barbares : « Ce n’était pas antisémite, ils s’en sont pris à un juif parce qu’ils pensaient qu’il avait de l’argent. » À chaque fois, nous nous heurtons à un débat judiciaire, qui est odieux. À chaque fois.

Quelque chose dans notre pays s’est fissuré

Dans l’affaire dite de Créteil, étaient jugés une séquestration et un viol que la cour d’assises du Val-de-Marne a justement reconnus comme antisémites. Il s’était trouvé un magistrat instructeur pour procéder, en fin d’instruction, dans le secret de son cabinet, à des mises en examen rectificatives, la rectification consistant à enlever la circonstance aggravante… Ça ne changeait rien aux peines encourues, ça ne changeait rien à rien, à part procéder à un odieux déni.

Nous pensions la France des années 2000 guérie. Elle était malade et plus largement atteinte qu’ignorante de ses propres symptômes. Bien avant que les faits de terrorisme ne recommencent, avant l’assassinat du pauvre Ilan Halimi, quelque chose dans notre pays s’est fissuré. C’était un antisémitisme à bas bruit, périphérique… Nous l’avions dénoncé avec l’UEJF : dans un livre blanc, les anti-feujs. Un autre livre avait même fait date : Les Territoires perdus de la République. Et là où la situation devenait de plus en plus préoccupante, dès le début des années 2000, c’était dans le lieu où se forge la conscience et où se combat le préjugé : l’Éducation nationale. En juin 2004, à la demande du ministre de l’Éducation nationale, un rapport était établi sur la religion à l’école par l’inspecteur général Aubin et pointait le problème.

Il est écrit, je le cite : « Dans les témoignages que nous avons recueillis, les événements du Proche-Orient ainsi qu’une sourate du Coran sont fréquemment invoqués par les élèves pour légitimer leurs propos et leurs agressions. Ces justifications peuvent aller jusqu’à assumer les persécutions ou l’extermination des juifs. L’apologie du nazisme et d’Hitler n’est pas exceptionnelle : elle apparaît massivement dans d’innombrables graffitis, notamment de croix gammées, et même parfois dans des propos ouvertement tenus à des instituteurs, professeurs et personnels d’éducation. […]

Quoi qu’il en soit, si le racisme le plus développé dans la société reste le racisme anti-maghrébin, ce n’est plus le cas dans les établissements scolaires, où il a été très nettement supplanté par le racisme anti-juif. Il est en effet, sous nos yeux, une stupéfiante et cruelle réalité : en France, les enfants juifs – et ils sont les seuls dans ce cas – ne peuvent plus de nos jours être scolarisés dans n’importe quel établissement. »

Aucune action n’a suivi la publication du rapport Aubin. Sauf une, le retrait des enfants juifs. Dans notre pays, aujourd’hui, il n’y a quasiment plus d’enfants juifs scolarisés dans l’enseignement public ! De glissement en reculades, de censures en aveuglement, nous sommes passés de l’incivilité aux agressions, des agressions aux crimes, du crime au terrorisme, de l’attentat contre l’épicerie de Sarcelles à la tuerie de Toulouse, et de la tuerie de Toulouse à celle de l’Hyper Cacher… et, depuis et quoi qu’on en pense, aux tueries de Sarah Halimi et Mireille Knoll. Pendant ces quinze années, pendant que le législateur aggravait, pour l’antisémitisme, les peines encourues, circonstance aggravante devenue générale en 2017. Pendant que ce tribunal condamnait 15 fois de suite Dieudonné, Soral pour des publications, des sketchs, des spectacles antisémites, les mêmes constituaient des fonds de commerce de la haine anti-juive, vus et acclamés en toute impunité par des millions de personnes en France.

Savez-vous combien de fois le mot antisémitisme apparaît dans l’ordonnance de mise en accusation qui saisit votre cour ? Combien de fois ce mot qui cause le crime dans un de ses aspects les plus fondamentaux est-il mentionné sur 271 pages ? Une seule fois ! Et encore, pour le contester !

L’antisémitisme est pourtant partout dans notre affaire. Il ne concerne pas que le volet Hyper Cacher. Michel Catalano, l’imprimeur courageux, vous l’a rappelé : la première question que lui ont posée les frères Kouachi, c’est de savoir s’il était juif. Et, en pleurant, il vous a confié que, s’il avait répondu par l’affirmative, il serait mort. On tue des journalistes, on tue des policiers, on tue des juifs… mais les assassinats de juifs sont devenus tellement – pardon du mot – « rituels » que ce sont les seuls que l’on n’interroge plus. Entre l’attentat de la rue Copernic et celui de l’Hyper Cacher, les juifs ont été la cible la plus constante et la plus éprouvée du terrorisme en France, sans aucune prise de conscience. Les Français juifs se sont trouvés dans le point de mire de deux lignes de fracture : l’obsession criminelle de ceux qui veulent les tuer et l’indifférence des autres.

Dans les années 1980, on voulait « libérer » les Palestiniens par la « révolution armée », donc on tuait des juifs en France. Depuis les années 2000, on venge les Palestiniens au nom d’Allah, et on tue encore des juifs en France. Mais le petit Noah, âgé de 11 mois, enfermé quatre heures durant dans une chambre froide, dont tout le monde ne craignait qu’une chose c’est qu’il se mette à pleurer, qu’il révèle la présence de tous au preneur d’otages, qu’avait-il à voir avec la Palestine ? Avec les militaires français au Mali ? On assassine des militaires, on tue des juifs. On décapite un prêtre, mais on assassine encore des juifs. On tue au hasard, on assassine toujours les juifs. C’est le point fixe. Par bêtise, par ignorance, pour se rassurer aussi, on s’est dit : « Tant que c’est contre les juifs, ce n’est pas pour nous. » Tenez, l’autre jour, une victime du Bataclan, professeur des écoles, a témoigné comme un remords de la pensée qui l’a traversé lorsque les premiers coups de feu ont retenti : « C’est étrange, pourquoi ils viennent ici ? On n’est pas juifs. » La réalité des attentats de l’année 2015 prouve, hélas, que, quand on commence à tuer les juifs, on ne s’arrête jamais avec eux…

« Alors, je la dépose à vos pieds, cette question : pourquoi les juifs ? »

Alors, je la dépose à vos pieds, cette question : pourquoi les juifs ? Pourquoi on vient tuer des juifs dans un supermarché casher pour dénoncer la présence de l’armée française au Mali ? Personne ne mérite de mourir sauvagement. Il n’y a aucune forme de terreur qui soit juste et aucun assassinat qui puisse se revendiquer de la justice. Mais le policier choisit d’être policier, le journaliste choisit d’être journaliste. Aucun de ces choix ne devrait emporter le risque d’une mise à mort. Mais, quand c’est votre naissance que l’on vous reproche, il n’y a aucune échappatoire possible.

« Mort aux juifs. Ainsi disait la bonne inscription devant laquelle je savais que ma vie était perdue. Le savoir à 10 ans, c’est trop tôt. Toujours juif, jamais aimé. Mon héréditaire errance avait commencé. » Ainsi s’ouvre sur le souvenir de l’humiliation reçue dans l’enfance le dernier ouvrage d’Albert Cohen. Ô vous frères humains. Depuis les faits qui se sont déroulés le 19 mars à l’école Ozar-Hatorah, chaque Français juif dépose ses enfants à l’école avec un pincement au cœur.

Depuis le 9 janvier 2015, chaque Français juif qui fait ses courses sait qu’il prend un risque de mort. Depuis le 9 janvier 2015, chaque juif de France sait qu’il est une cible. Chaque Français juif sait qu’il est une cible. Je vous demande d’entendre cette phrase terrible et de l’emporter avec vous dans la salle des délibérations.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs de la cour,

Contrairement à une idée solidement répandue, le premier pays de la promesse pour les juifs, c’est la France qui leur accordait l’égalité de droits par un décret de 1791. Les juifs dans notre pays sont fils et filles de la République en ligne directe. Ils sont, comme j’aime à le dire, les enfants d’Abraham et de Marianne. Combien, parmi les parties civiles, se sont résolus, dans le deuil et la tristesse, à quitter notre pays ? Certains se sont établis en Israël, d’autres aux États-Unis. Combien d’autres, par leur imitation, l’ont fait ou envisagent de le faire ? Après la tuerie de Mohammed Merah, la communauté juive de Toulouse plusieurs fois centenaire a perdu la moitié de ses membres. Les écoles se sont vidées. Des synagogues ont fermé. C’est cela aussi, le terrorisme.

Vous devez renouer avec le serment de la Révolution et refermer définitivement la funeste et odieuse dichotomie posée par M. Barre entre les Français juifs et non juifs. Mes clients et au-delà, tous leurs coreligionnaires de ce pays, attendent une main tendue et une oreille attentive. Vous pouvez exercer ce pouvoir de fraternité. Vous pouvez, par des mots clairs, posés, au terme de votre feuille de motivation, rompre le silence, mettre un terme au règne de l’indifférence.

Votre verdict ne changera rien à la sécurité des Français de confession juive. Mais il peut changer le cours de leur existence. J’ose le dire gravement pour conclure mon propos : il n’est pas tant ici question d’histoire que d’avenir. Je n’évoque pas un lien, mais bien le maintien d’une composante juive en France.

En écrivant simplement que des Français ont été visés parce qu’ils étaient juifs, vous proclamerez l’indivisibilité du peuple français et de la République. Dans le verdict que vous prononcerez au nom de la République et du peuple français, je vous demande de mettre un terme à quarante ans de solitude pour les Français juifs. Alors, je ne sais pas si la terreur cessera, je ne sais même pas si la justice aura été faite, mais au moins elle aura été dite.

Maître  Patrick Klugman