Fureur en Israël contre la pression de Washington, par Danièle Kriegel

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Le président américain a menacé de suspendre la livraison d’armes offensives si l’État hébreu lançait une opération majeure à Rafah. La classe politique israélienne est vent debout. Par Danièle Kriegel.

Ce n’est plus une guerre de coulisses, entre échanges de propos peu amènes et avertissements de chacun des protagonistes du style « retenez-moi ou je fais un malheur ». Cette fois, les divergences entre Washington et Jérusalem sont étalées au grand jour. Un bras de fer public qui a pris toute sa mesure avec l’avertissement lancé par Joe Biden sur CNN : « Nous ne soutiendrons pas Israël et nous gèlerons nos envois d’armes offensives si Israël lance une offensive d’envergure sur Rafah. »

Comme on pouvait s’y attendre, la menace a provoqué, en Israël, au sein de la coalition gouvernementale, une véritable levée de boucliers. Cela va du ministre des Affaires étrangères, Israël Katz, qui, dans un post sur X, a écrit : « Israël continuera à combattre le Hamas jusqu’à sa destruction » jusqu’à un autre post signé, cette fois, par Itamar Ben-Gvir, le ministre de la Sécurité nationale, à la tête du parti kahaniste Puissance juive. Il écrit : « Biden aime le Hamas ». Le « aime » remplacé par un cœur. Pas en reste, mais dans un autre style, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, le chef du parti Sionisme religieux, messianique et soutien indéfectible de la colonisation, a immédiatement réagi : « Nous devons continuer cette guerre jusqu’à la victoire malgré, et dans une certaine mesure, précisément en raison de l’opposition de l’administration Biden. Nous n’avons simplement pas d’autres choix. »

Biden comparé à Chamberlain

Bref, voilà Joe Biden renvoyé dans les cordes et qualifié aujourd’hui par un autre ministre, lui aussi du parti suprémaciste juif Puissance juive, de nouveau Chamberlain. C’est, bien sûr, rappeler l’accord de Munich, en 1938, lorsque le Premier ministre britannique avait abandonné la Tchécoslovaquie à Hitler. Pour le ministre du Patrimoine, Amichay Eliahu, « comme lui, Joe Biden aura à la fois le déshonneur et la guerre ».

Quant à Benyamin Netanyahou, il a reposté sur X son discours lors de la cérémonie du souvenir à Yad Vashem, qui ouvre la journée de commémoration de la Shoah. En hébreu mais aussi en anglais, dans un message visiblement adressé au président américain, ce dimanche, il avait dit : « Si nous sommes contraints de combattre seuls, nous le ferons et nous continuerons à frapper nos ennemis jusqu’à la victoire. » De fait, depuis des mois, le Premier ministre israélien ne cesse de répéter que l’offensive sur Rafah aura lieu, quoiqu’il advienne. Et ce jeudi soir, un journaliste proche de la famille Netanyahou l’a répété, citant une source politique importante : « Nous réaliserons l’opération à Rafah. Biden sacrifie Israël à des fins électoralistes. »

Qui pour superviser le poste frontière de Rafah ?

Les responsables américains, très inquiets d’une nouvelle opération israélienne dans le sud de la bande de Gaza, ne cessent de réclamer aux dirigeants hébreux un plan global de l’offensive et surtout les mesures qu’entend prendre l’armée pour limiter le plus possible les victimes civiles, avec, entre autres, les détails de l’évacuation des réfugiés vers une zone humanitaire. Il faut rappeler qu’actuellement 1,2 million de personnes sont massées à Rafah.

À l’heure où ces lignes sont écrites, l’opération à Rafah est limitée. Les chars et l’infanterie ont effectué une incursion de 3,5 km jusqu’au point de passage palestinien du poste frontière avec l’Égypte. Il y a 48 heures, Tsahal a demandé par tracts et messages sur smartphone à cent mille Gazaouis d’un quartier voisin de se diriger vers le camp humanitaire de Moassi, érigé sur la côte à l’ouest de Khan Younès. Un appel qui semble avoir été largement suivi.

La grande question concerne l’identité de l’organisation qui fera fonctionner le poste frontière, côté palestinien. Selon le quotidien Haaretz, les Israéliens se seraient adressés à une société privée américaine pour assumer cette responsabilité. Le gouvernement israélien refuse toujours d’y déployer des éléments de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas ou du Fatah. C’est la position de principe du Premier ministre israélien. Une telle initiative pourrait en effet déboucher sur des négociations politiques et conduire à un processus de paix, comme le proposent Joe Biden et l’Arabie saoudite. Ce que la droite israélienne et ses alliés messianiques rejettent totalement.

Pour l’heure, les négociations en vue d’une trêve, qui permettrait la libération d’otages en échange de Palestiniens détenus en Israël, sont dans l’impasse. Les familles d’otages organisent de nouvelles manifestations avec comme slogan : « Un accord maintenant, même au prix de l’arrêt de la guerre. » En parallèle, les rassemblements antigouvernementaux prennent de l’ampleur.

Danièle Kriegel