L’incroyable histoire des « soldats de la musique » ukrainiens

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La cheffe d’orchestre canadienne Keri-Lynn Wilson a fondé une Philharmonie pour la paix. Une formation musicale qui part en tournée mondiale…
Au cœur de Varsovie, le Teatr Wielki (« le Grand Théâtre » en polonais) porte bien son nom. L’édifice qui abrite l’opéra et le ballet national de Pologne est immense. Le bâtiment, inauguré en 1833 avant d’être agrandi en 1965, couvre une superficie totale de près de deux hectares. C’est dans cet imposant monument qu’ont trouvé refuge, depuis le 18 juillet, les 75 membres de la Philharmonie fondée, au printemps dernier, par la cheffe canadienne Keri-Lynn Wilson. Une formation qui a pris pour nom l’Ukrainian Freedom Orchestra.

Quarante de ses musiciens sont arrivés d’Ukraine en bus le dimanche 17 juillet. Les autres sont venus par leur propre moyen des quatre coins de l’Europe où ils étaient exilés. C’est au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie que la cheffe d’orchestre de 55 ans a décidé de créer cet orchestre, qui s’apprête à effectuer une tournée mondiale. Commencé en Pologne, le 28 juillet, le Ukrainian Freedom Tour se poursuivra au Royaume-Uni, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas avant de s’achever aux États-Unis, entre New York et Washington. Dernier concert prévu, le 20 août. Dans l’Hexagone, cette Philharmonie se produira le 2 août au théâtre antique d’Orange, dans le cadre du festival de musique classique et d’opéra des Chorégies*.

Au programme ? Plusieurs œuvres symboliquement fortes : la 7e symphonie de Valentyn Sylvestrov (le compositeur ukrainien de 84 ans, malade et désormais réfugié à Berlin, n’est pas sûr de pouvoir venir à la première), le concerto n° 2 de Chopin, qu’interprétera la pianiste Anna Fedorova, et le grand air « Abscheulicher » tiré du Fidelio de Beethoven, chanté par Lioudmyla Monastyrska. « Un chant contre l’oppression », s’enflamme Keri-Lynn Wilson.Seront aussi jouées la 4e symphonie de Brahms et la 9e (dite du « Nouveau Monde ») de Dvorak. « Ces œuvres emblématiques de la culture européenne constituent la seule réponse possible à l’agression militaire russe : un message d’espoir et de paix dans ce monde troublé », confie, la gorge nouée par l’émotion, la cheffe d’orchestre née au Canada mais qui revendique fièrement des origines ukrainiennes.

Genèse d’un projet fou

« Lorsque la guerre a éclaté, le 24 février, j’étais alors en Espagne en train de répéter deux pièces de Chostakovitch et Prokofiev pour une tournée européenne qui devait s’achever début mars par un concert à Odessa. J’ai immédiatement pensé à mes cousins [les grands-parents de sa mère, Oksana et Piotr Olnick, sont nés dans la petite ville de Tchernivtsi aussi connue sous le nom de Czernowitz où sont nés les écrivains Aharon Appelfeld et Paul Celan, NDLR]. Je me suis demandé ce que je pouvais faire pour les aider. J’ai commencé par leur envoyer tout ce qui pouvait leur manquer : médicaments, vêtements, chaussures. Mais ce n’était pas assez », déclare-t-elle.

Fin février, Keri-Lynn rejoint son mari à Londres. Peter Gelb, directeur général du Metropolitan Opera, revient tout juste de Moscou où il s’apprêtait à lancer une coproduction avec le Bolchoï. Lui aussi entretient un lien particulier avec l’Ukraine puisque sa famille paternelle vient de Kamyat, un petit village des Carpates, hier situé en Tchécoslovaquie mais aujourd’hui rattaché à l’Ukraine. « J’étais resté en Russie jusqu’au 23 février. Le lendemain, en apprenant que les tanks russes avaient franchi la frontière, je n’ai pas hésité une seconde et j’ai pris immédiatement les mesures qui s’imposaient », émet-il.Peter Gelb signifie à ses partenaires russes que le projet de coopération entre le Met et le Bolchoï est annulé, organise dans la foulée un grand concert de solidarité avec l’Ukraine et remplace pour la première de Turandot de Puccini la soprano russe Anna Netrebko par l’Ukrainienne Lioudmyla Monastyrska. Laquelle apparaîtra sur scène, début mai, enveloppée dans la bannière aux couleurs bleue et jaune de son pays.

Solidarité avec l’Ukraine

« L’idée n’était pas de sanctionner Anna Netrebko parce qu’elle est russe, mais il m’est tout simplement apparu impossible de lui proposer de se produire sur la scène du Met en raison des relations qu’elle entretient avec Vladimir Poutine », justifie le directeur général de l’opéra new-yorkais. La diva russe, qui vit aujourd’hui à Vienne, a multiplié depuis lors les prises de position antiguerre, mais ses liens intimes avec le Kremlin rendent peu probable son retour à New York.

À ceux qui lui font remarquer qu’à la fin de la guerre froide, il fut un ardent défenseur du dialogue entre les États-Unis et l’Union soviétique, allant même jusqu’à organiser le retour de Mstislav Rostropovitch et de sa femme la chanteuse lyrique Galina Vichnevskaïa en Russie lors de la perestroïka, Peter Gelb réplique que « les choses n’ont rien à voir avec ce qui se passait à l’époque. La confrontation est aujourd’hui armée. Des hommes, des femmes et des enfants meurent tous les jours sous les bombes russes et, surtout, le Kremlin tente d’accréditer l’idée que l’identité ukrainienne n’existe pas ».

« C’est la raison pour laquelle il était important de créer cet orchestre : pour montrer au monde que la culture ukrainienne existe bel et bien », indique, de son côté, Ostap Popovytch, 33 ans, originaire de Lviv et aujourd’hui premier trompettiste à l’opéra de Varsovie. « Quand il s’est agi de réunir 75 musiciens ukrainiens en quelques jours, c’est sur Ostap autant que sur Waldemar que je me suis appuyée », explique Keri-Lynn Wilson en le désignant. Le musicien préfère dire qu’il est un simple coordonnateur au sein de la Philharmonie, aux côtés du directeur artistique du Teatr Wielki, Pavel Marzc.

75 « soldats de la musique »

« Pour le recrutement des cordes, nous avons sollicité le violoniste ukrainien Marko Komonko, qui travaille en Suède. Il nous a aidés à repérer les artistes qui pourraient faire partie de l’Ukrainian Freedom Tour », poursuit Ostap. Parmi eux figure Yulya Tokach, 36 ans. La jeune femme était à Lviv au moment de l’attaque russe. « Des amis musiciens m’ont immédiatement proposé de les rejoindre à l’étranger, mais je ne me sentais pas de quitter ma mère. Je suis fille unique et, depuis la mort de mon père, elle n’a que moi », dit-elle. Yulya a néanmoins fini par accepter la proposition de Marko, car il s’agissait d’un engagement d’un mois seulement. Si elle l’a fait, c’est aussi parce que Keri-Lynn Wilson lui a dit qu’elle serait ainsi un « soldat de la musique » au service de son pays.

« Cette formule de soldat de la musique, Rostropovitch l’utilisait souvent. Il disait la tenir de Dmitri Chostakovitch. Elle colle parfaitement à ce bataillon de musiciens qu’a réunis Keri-Lynn », assène Peter Gelb. « Pour Chostakovitch, l’expression faisait référence à son engagement dans la lutte contre le nazisme, au moment où il a mis ses talents de compositeur au service de l’Armée rouge luttant contre Hitler. Pour nous, le terme désigne une autre forme de lutte, culturelle celle-ci, face à une poignée d’hommes qui tentent de nier ce qui fonde notre identité et qui remettent en question la souveraineté de notre pays », énonce Viktor Rekalo, violoncelliste de 36 ans, né à Kharkiv.

Composé exclusivement de musiciens professionnels ukrainiens, principalement de Kiev et de Lviv mais aussi de Kharkiv et d’Odessa, pour certains démobilisés exceptionnellement par le ministère de la Défense de leur pays, l’Ukrainian Freedom Orchestra serait-il un bataillon de propagande au service du président Zelensky ? « Aujourd’hui, la culture montre une toute nouvelle facette. Elle peut aussi être un instrument de soft power qui aide à guérir les blessures. Et pas seulement au sens figuré », évacue Oleksandr Tkachenko, le ministre ukrainien de la Culture.

Dans la grande salle du Theatr Wielki, où l’Ukrainian Freedom Orchestra répète depuis le 18 juillet, Keri-Lynn Wilson impulse en tout cas à son armée de musiciens une discipline toute militaire. Elle les a laissés jouer tout leur soûl le premier jour. « Certains d’entre eux n’avaient pas eu l’occasion de le faire depuis des mois », pointe Peter Gelb, qui assiste aux répétitions.

Mais depuis le 19 juillet, elle les fait reprendre très rigoureusement, un à un, chacun des mouvements des pièces au programme. « Ce sont des musiciens formidables. Ils ont un excellent niveau technique, mais la difficulté est de créer, en moins de dix jours, l’identité musicale de cette formation. Ces 75 instrumentistes doivent devenir un ensemble philharmonique : c’est-à-dire jouer dans la même couleur, le même souffle… Et cela ne s’improvise pas comme ça », lâche-t-elle, le visage soudain grave, avant de se tourner vers son assistante Martina Szymczak lui demandant tout de go, en russe (la langue qu’elle utilise avec les musiciens) : « Les cordes n’écrasent pas trop les flûtes ? »

Un rythme militaire

À raison de deux séances de trois heures chacune, chaque jour, la cheffe d’orchestre les fait donc travailler d’arrache-pied. « Nous avons tous le sentiment de vivre quelque chose d’assez unique. Un esprit de communion s’est installé entre nous, qui nous fait avancer à grand pas », témoigne la flûtiste Inna Vorobets, 30 ans, elle-même de Lviv. Entre les séances, les musiciens s’isolent pour passer des coups de fil et prendre des nouvelles de leurs familles restées au pays.

Une violoniste rousse revient toute pâle des loges. « Ses parents sont à Marioupol », émet Ostap, avant de tenter de la réconforter. « Chaque musicien est venu avec une histoire indicible », émet pudiquement Monika Rockika, assistante du directeur musical qui joue les traductrices avec notamment une équipe de la BBC qui consacre un documentaire à cette aventure artistique.

Un éclat de rire succède bientôt aux larmes. La cause ? La confidence du violoniste Mihaly Stefko, 35 ans, originaire de la petite ville d’Oujhorod à la frontière entre l’Ukraine et la Hongrie. Le musicien a remplacé au pied levé un collègue qui n’avait pas pu rejoindre la Pologne. « Son chien a mangé son passeport », explique-t-il à ses voisins hilares. « On s’y remet ? » les interrompt Keri-Lynn Wilson. « Il ne nous reste que quelques jours pour être prêts », sourit-elle.

*Concert gratuit de l’Ukrainian Freedom Orchestra Tour le 2 août à 21 h 30 dans le théâtre antique d’Orange dans le cadre des Chorégies d’Orange. Ce concert sera retransmis sur France Musique le 15 août à 20 heures. Le concert de Londres sera, quant à lui, retransmis sur la plateforme d’Arte à partir du 31 juillet.

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