Norvège : le paragraphe de la honte

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Photo de la famille Gorvitz, ca. 1940. Presque toute la famille fut déportée par le « Donau » en 1942, et ne revinrent pas – Collection du Musée juif d’Oslo
« Les juifs sont toujours exclus du royaume ». Ce paragraphe, le deuxième de la constitution norvégienne votée en 1814 à une large majorité, a longtemps constitué une singularité en Europe.

Pour K., la journaliste Vibeke Knoop Rachline nous raconte son histoire — jusqu’à son abrogation en 1851 — et la trace qu’il laisse aujourd’hui dans la société norvégienne et sa petite communauté juive.

Les juifs ne se sont longtemps comptés que sur les doigts d’une main en Norvège. Mais malgré leur petit nombre, ils n’y furent pas bien accueillis. L’un d’eux en fit un jour l’expérience. Juif polonais, Michael Jonas avait quitté Pillau, en Prusse orientale, sur son navire « Carl », à destination de la ville de Hull, en Angleterre. Mais une tempête au large des côtes norvégiennes endommagea l’embarcation, et le contraint à accoster à Bergen, en Norvège, pour demander de l’aide.

Cette mésaventure survint en décembre 1817, trois ans après l’adoption par l’Assemblée nationale norvégienne du fameux « paragraphe juif » : « Les juifs sont toujours exclus du royaume. » Un juif, même naufragé, c’était déjà trop. La constitution devait s’appliquer. Le chef de la police, Johan Friele, réprimandé pour son laxisme – il n’avait pas su protéger la Norvège de cette arrivée – se dépêcha d’expulser « le juif » Jonas en Suède. Le coût de l’expulsion lui fut alors reproché et Johan Friele eut droit à un procès : on ne plaisante pas avec la constitution et les finances de l’État.

Avant cet épisode, la première trace écrite du passage d’un juif en Norvège date de 1681. Le 29 avril de cette année, l’épouse du juif Jacob Levin envoya depuis Hambourg une lettre désespérée aux autorités dano-norvégiennes. Elle les suppliait de libérer son mari, emprisonné à Bergen depuis un an. Son crime ? Être venu en Norvège sans la lettre de passage que l’on imposait alors aux Juifs – ainsi qu’à tous les étrangers n’appartenant pas à l’Église évangélique luthérienne – et qui leur laissait trois jours pour traverser le territoire, sans quoi ils s’exposaient à la peine capitale. Une loi de 1687 venait graver dans le marbre la consigne déjà claire : sans lettre de passage des autorités dano-norvegiennes, interdiction pour un juif de séjourner en Norvège.

La soif d’indépendance

Comment expliquer une telle hostilité ? Une première piste d’explication réside dans la situation politique du royaume. Constitué vers l’an mille, il a rarement connu l’indépendance, ayant formé successivement, de siècle en siècle, trois unions : avec le Danemark et la Suède, puis avec le Danemark seul et enfin avec la Suède seule. Ce n’est qu’à la suite du traité de Kiel, mettant fin le 14 janvier 1814 aux guerres napoléoniennes, que débuta le processus d’indépendance de la Norvège, après plus de 400 ans de domination danoise.

Le 10 avril 1814, cent-douze représentants élus se réunirent à Eidsvoll afin de faire de la Norvège une patrie libre, indépendante et indivisible. Il fut décidé que le roi garderait le pouvoir exécutif, que l’assemblée légiférerait, et que les tribunaux indépendants jugeraient. On déclara la liberté d’impression et de culte pour tous, à l’exception des Juifs. Paradoxalement, son deuxième paragraphe faisait de la constitution norvégienne l’une des plus restrictives d’Europe envers les Juifs alors même que le reste de son contenu en faisait l’une des plus libérales. En comparaison, en cette même année 1814, le roi Frédéric VI de Danemark accorda des lettres de passage à plus de 2 000 juifs.

Les juifs et les jésuites

Avant son adoption et malgré le peu d’opposition qu’il suscita, le paragraphe fut amplement discuté. Comptant parmi les plus récalcitrants, le pasteur Peter Ulrik Magnus Hount s’était exprimé :

« Les Juifs sont tout de même des êtres humains. Si d’autres nations faisaient comme nous, ils n’auraient aucun endroit où aller. Les Juifs doivent quand même être autorisés à résider quelque part sur la terre verte de Dieu ».

Rien n’y fit et le paragraphe complet fut voté sous cette forme : « L’Église évangélique-luthérienne reste la religion officielle de l’État. Les habitants qui en font partie s’engagent à éduquer leurs enfants dans cette croyance. Les jésuites et les ordres des moines ne doivent pas être tolérés. Les juifs sont toujours exclus du royaume ».

Cette exclusion était-elle exclusivement une affaire de religion ? L’exclusion toucha en effet également les jésuites. Mais d’autres motifs alertent. Les  défenseurs de ce fameux deuxième paragraphe étaient aussi très influencés par le débat en Europe à l’époque. Pourtant, dans divers pays, on était au contraire pour l’émancipation des juifs. Les parlementaires norvégiens se targuaient de connaissances sur ce qui se passait ailleurs en Europe, mais étaient en réalité pénétrés de préjugés.

Le secours des arguments anciens

Le fameux paragraphe juif puise à d’autres sources de la pensée européenne, comme le démontre l’historien Håkon Harket, auteur du livre « Le Paragraphe ». Harket y voit la prévalence d’un sentiment national, la volonté farouche de devenir un peuple qui ne veut plus être assujetti. Il écrit : « Plusieurs des arguments contre les juifs ont été puisés dans des textes antiques, tels que les lois de Moïse, le plus grand penseur politique de son temps. Les hommes d’Eidsvoll l’admiraient énormément, lui, mais pas son peuple, qualifié de « brut, voire de vermine corrosive ». La longue histoire des juifs fut utilisée contre eux. Et en sus, la crainte qu’ils ne puissent pas devenir des citoyens à part entière, puisque tenus, voire enchaînés, comme disait Kant, par les lois de Moïse[1]. L’obsession des représentants d’Eidsvoll était que les juifs puissent former ‘un état dans l’état’. Mais n’oublions pas que cela se passait dans un pays sans juifs. Tout cela était des théories. » Cet antisémitisme prenait racine dans des textes.

Les hommes d’Eidsvoll ont-ils été influencés par la France ?

Pour Harket, ce sont les auteurs européens qui sont en cause. Il écrit : “La littérature antisémite déploie une rhétorique vaste et variée, que l’on retrouve notamment chez Schiller, Michaelis, Fichte et surtout Buchholz. Prenons par exemple Jakob Friedrich Fries. Christian Magnus Falsen, président du comité constitutionnel, le cite dans son langage très cru. Les métaphores animalières florissaient déjà à propos des juifs. »

Parmi les références des décideurs norvégiens de l’époque, on compte certains écrits de Voltaire, comme les Essais sur les mœurs ou l’article « Tolérance » du « Dictionnaire philosophique » : « C’est à regret que je parle des juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » Voltaire, si admiré de l’intelligentsia norvégienne, accusait le peuple juif de tous les vices, lui faisant porter la responsabilité des persécutions qu’il endure, lui attribuant tour à tour des lois absurdes, une ignorance crasse, une cupidité sans frein et une misanthropie farouche. Comment s’étonner alors que les représentants norvégiens trouvaient les juifs « trop avides, trop puissants, trop bons commerçants », ayant pour but de créer « un état dans l’état », incompatible avec les ambitions de la nouvelle constitution ? Des rumeurs circulaient, dont l’une faisait état d’un navire « chargé de juifs » attendant son moment pour accoster dans le port de Göteborg. Une menace imaginaire.

Une exception dans le silence

Peu de temps après avoir couronné un prince (danois), le faisant roi par la volonté du peuple, le tout nouvel État norvégien perdit une courte guerre contre la Suède, obligeant l’assemblée d’Eidsvoll à une nouvelle union. Celle-ci, beaucoup plus libre mais toujours contrainte, allait durer presque cent ans. Après quelques modifications mineures, la Norvège conservait sa constitution et notamment son deuxième paragraphe. Il fut dès lors sévèrement appliqué ; à une exception près.

Nous sommes en 1822. Le jeune État norvégien n’a plus de couronnes. Le roi de Suède, Charles Jean, menace de le déclarer en banqueroute et de soumettre la Norvège à une union beaucoup plus contraignante. Où trouver de l’argent quand les banques rechignent[2] ? C’est alors que l’on se souvient de certains juifs, notamment du juif danois Joseph Hambro et du juif suédois Vilhelm Benedicks. Pour négocier, il faut les inviter à venir en Norvège. Exceptionnellement, on met donc de côté le paragraphe 2. Hambro se rend en Norvège deux fois, Benedicks également. Ensemble, ils sauvent le royaume. Mais officiellement, ils ne sont jamais venus.

Le poète et le paragraphe

Un homme s’est élevé contre le paragraphe honteux. Il s’agit du poète Henrik Wergeland. Son père, Nicolai Wergeland, avait participé à son élaboration en 1814. Et Henrik lui-même avait eu des tendances antisémites dans sa jeunesse. Mais il en était progressivement arrivé à la conclusion que le paragraphe 2 était moralement insupportable et contradictoire avec les principes démocratiques et juridiques de la constitution. La constitution devait donc évoluer en expurgeant ce paragraphe basé sur des préjugés. C’est pour y arriver qu’il se jeta dans une bataille juridique qui allait durer jusqu’à sa mort en 1845 et dont il ne devait pas connaître l’issue. Chemin faisant, il écrivit plusieurs poèmes sur les juifs, qui eurent un large écho.

Nicolai, le père, bien qu’âgé de 82 ans et aveugle, continua finalement la lutte de son fils Henrik après sa mort. Et en 1851, lors d’un quatrième vote de l’Assemblée, le paragraphe fut enfin aboli. La plupart des arguments opposés à l’abrogation étaient économiques. D’après ses notes, le débat ne fut pas enflammé.

1942 : Le retour du paragraphe

Par la suite, il n’y eut évidemment jamais « d’invasion » de juifs en Norvège. Ils n’étaient que vingt-cinq quand fut réalisé le recensement de 1865. Après l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, et suite à une série de pogroms, la Norvège connut quelques arrivées de juifs russes. Mais pour beaucoup, la Norvège n’était qu’une étape sur le chemin des États-Unis. Ceux qui restèrent s’établirent dans le commerce, s’intégrèrent tout en conservant le yiddish pour parler entre eux. Quand le nazisme se répandit en Europe, ils se crurent à l’abri en Norvège.

Mais le 9 avril 1940, le royaume fut envahi par les Allemands qui nommèrent le leader du parti nazi norvégien, Vidkun Quisling, Premier ministre. Il réintroduit le paragraphe juif en 1942. Lors de la grande rafle de 1942, c’est la police norvégienne qui fut à la manœuvre. Le 26 novembre, le navire « Donau » quitta le port d’Oslo avec 532 juifs à bord. Sa destination : Auschwitz. On ne compte que 9 rescapés. Sur les 2100 juifs vivant en Norvège avant la guerre, 772 furent déportés et seuls 34 y survécurent.

Un festival pour se réunir, des groupes pour discuter

Aujourd’hui, moins de 1 500 juifs vivent en Norvège, principalement à Oslo et Trondheim. Ils font néanmoins montre d’une forte activité. L’une d’entre eux, Rita Abrahamsen, organise tous les ans un festival international juif, dans l’ancienne synagogue de Trondheim et quelques autres lieux de la région. L’ambiance y est détonnante, notamment lors des concerts de musique klezmer. Le public y chante et danse de joie.

Fière de cette belle réussite, Rita Abrahamsen confie : « Nous présentons la culture juive au public norvégien. À travers son programme, le festival rappelle comment la religion, la langue, les traditions et l’histoire ont influencé diverses formes d’art, et contribué à l’émergence de nouvelles possibilités de s’exprimer. Le festival constitue un pont entre la culture, la religion juive et la société multiculturelle norvégienne d’aujourd’hui. »

Mais celle qui est l’âme du festival de Trondheim  poursuit : « L’antisémitisme existait en Norvège longtemps avant qu’il n’y ait des juifs. Ce genre d’attitude était courante et tolérée dans les années avant la Seconde Guerre mondiale, et expliquait les décisions qui étaient prises. Peut-être plus que nous avons voulu l’admettre, même après la guerre. Les autorités n’osent pas réagir. »

En Norvège, le dialogue est très important, dans tous les domaines. Rita participe à des réunions de dialogue entre juifs et musulmans de Trondheim. Le nombre de musulmans dans cette ville a doublé en une dizaine d’années. Les réunions ont pour but d’atteindre ceux qui sont isolés et qui peinent à s’intégrer dans la société. Une situation que même les chercheurs ne parviennent pas à analyser.

Retournements et fidélités

Le « paragraphe de la honte » n’existe plus aujourd’hui, mais ces conséquences sur la communauté juive de Norvège contemporaine demeurent certainement. La situation au Moyen-Orient pèse aussi. Après la Seconde Guerre mondiale, la Norvège, très favorable à Israël, lui a fourni l’eau lourde dont le jeune État avait besoin (ndlr : pour constituer un arsenal atomique). Depuis l’éveil palestinien, le pays connait un retournement et l’opinion publique soutient la lutte des Palestiniens et condamne Israël et, avec lui, les juifs, dans une confusion maintenue.

Loin d’oublier « le paragraphe de la honte »[4], les juifs norvégiens ont fait ériger un monument d’honneur sur la tombe de Henrik Wergeland, au cimetière d’honneur d’Oslo. Ils s’y rassemblent tous les ans pour rendre hommage à leur plus grand défenseur. Sur son lit de mort, il leur a écrit un dernier poème, La Juive. Sans doute déterminant dans l’abolition du « paragraphe de la honte. »

Vibeke Knoop Rachline

Vibeke Knoop Rachline est une journaliste et auteure norvégienne, basée à Paris. Spécialisée dans les relations franco-norvégienne et le terrorisme. Auteure notamment de « Terreur au cœur de l’Europe » sur les attentats de Paris le 13 novembre 2015, elle mène actuellement une enquête approfondie sur l’attentat de la rue des Rosiers.

Source k-larevue

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