Le camp de la route de Limoges, antichambre de la Shoah

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France Bleu revient sur une page sombre de l’histoire de Poitiers, et évoque le camp de la route de Limoges qui a servi de point de départ à la déportation de plus de 1.700 personnes.

Cet après-midi à l’école Coligny-Cornet de Poitiers, un arbre du souvenir sera planté et une plaque mémorielle inaugurée dans la cour de récréation de l’établissement en mémoire des élèves juifs déportés pendant la seconde guerre mondiale.

Une école qui a connu, comme beaucoup d’autres, ses heures tragiques sous l’Occupation. Pendant l’année scolaire 1941-1942, au moins trois élèves, Rachel, Bernard et Jacques Friedmann, âgés de 9 à 11 ans, ont été arrêtés, internés au camp de la route de Limoges, puis déportés et assassinés à Auschwitz.

Patricia Duchadeuil est la directrice de l’école. C’est elle qui a reconstitué l’histoire de ces enfants victimes de la barbarie nazie en impliquant dans un second temps ses élèves de CM1-CM2. Tout est parti d’une envie de « faire le tri dans des placards ».

Selon le registre, Rachel ne termine pas l’année scolaire. Conduite au camp de la route de Limoges, elle fait partie d’un convoi qui l’emmène de Poitiers à Drancy puis à Auschwitz. Elle quitte la région parisienne le lendemain de son dernier anniversaire. Une histoire qui s’est répétée des centaines de fois dans la Vienne à cette période.

Marthe Cohn-Hofnung en sait quelque chose. Âgée de 101 ans, elle habite à Poitiers de 1939 à 1942. Elle vit directement l’arrestation de sa sœur Stéphanie et son internement au camp de la route de Limoges. Marthe a vu de ses propres yeux le camp en activité, la misère et la dureté des conditions de vie. Elle se souvient de tout, y compris de l’interpellation de sa sœur par un membre de la SIPO, la « police de sureté » du IIIème Reich.

Si sa famille parvient à passer en zone libre, Stéphanie ne quitte pas le camp et finit par être déportée à son tour et assassinée. Daniel Hofnung, médecin de Poitiers à la retraite, connaît cette histoire par cœur. Stéphanie, c’était sa tante. En tant que descendant de victimes de la Shoah (il a aussi perdu son grand-père), il nous raconte ses derniers jours.

Si la communauté juive est en première ligne, les Tsiganes paient aussi un lourd tribut. Tony Maumont-Bauer peut en témoigner. Son père et toute sa famille ont été internés dans le camp de la route de Limoges. Après un combat d’une vie, il a fini par obtenir de François Hollande en 2016 la reconnaissance de la responsabilité de la France dans l’internement des Tsiganes de 1940 à 1946. Tony Maumont-Bauer évoque la « Route de Limoges » à travers ce que ses proches lui en ont raconté.

En savoir plus : le camp de la route de Limoges

Le camp de la route de Limoges est construit en 1939 sur décision du « président du Conseil de la IIIème République, Edouard Daladier, pour y « interner les étrangers dangereux » » explique l’historien Paul Lévy, auteur du livre Un camp de concentration français. Poitiers (1939-1945). Le camp sort de terre en quelques mois le long de l’ancienne route nationale 147, à l’emplacement de l’actuel carrefour de l’avenue Jacques-Cœur et de la rue du Père-Fleury.

Dès février, on recense sur place 800 réfugiés espagnols. L’année suivante, plus de 500 Tsiganes français y sont internés. « Le sol est un bourbier. Il fait froid, l’hygiène est déplorable et la nourriture manque ». La pluie passe à travers les toits, il n’y a ni chaise, ni banc, ni table, on y dort par terre, sur de la paille. « Les souris et les rats dévorent tout, même les vêtements. Des cas de typhoïde sont signalés.« 

Antichambre de la déportation et de la Shoah

En juillet 1941, des Juifs les rejoignent. 151 adultes et 158 enfants. A la fin de cette même année, on n’est pas loin du millier d’internés qui s’entassent dans une quinzaine de baraquements (chaque personne ne dispose même pas d’un mètre carré pour se coucher). La solidarité entre communautés atténue à peine la dureté des conditions de vie. Dès 1943, le camp accueille des prisonniers de droit commun et des femmes résistantes politiques poitevines y sont transférées.

Au total, en Poitou-Charentes et en Vendée, environ 2.000 Juifs sur 2.491 ont été déportés vers les camps de la mort, soit 80% des Juifs de la région, avec le concours de l’administration de Vichy. Une centaine de Tsiganes connaissent un sort identique et terminent leur route à Buchenwald et Sachsenhausen pour y être assassinés. Une douzaine de convois ferroviaires sont partis de Poitiers.

Une stèle pour rappeler ce passé douloureux

Le camp fonctionne jusqu’au 5 septembre 1944. « Antichambre de la déportation et de la Shoah » comme l’écrit Paul Lévy, le lieu change de destination à la Libération mais se maintient après 1945 pour accueillir pendant un temps indéterminé les nombreux suspects de la Collaboration puis une compagnie de CRS. Son démantèlement est finalement effectif au début des années 50 pour laisser place à des projets immobiliers dans un quartier où les constructions fleurissent.

L’histoire du site tombe ensuite pratiquement dans l’oubli. Qualifiée à tort à posteriori de « camp de transit », la « Route de Limoges » avait statut officiel, tour à tour, pendant le conflit, de « camp de concentration des Nomades et des Israélites » puis de « Centre de Séjour Surveillé » à la fin de la guerre. Aujourd’hui, sur place, une stèle avec deux plaques, inaugurée en 1985, profanée en 1990 (par des croix gammées et des inscriptions racistes), rappelle, en une quinzaine de lignes, ce passé douloureux.

William Giraud

Source francebleu

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