Caroline Fourest : «Le modèle identitaire américain peut tuer notre laïcité»

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Militantisme, réseaux sociaux, minorités, « tenaille identitaire »… L’essayiste et réalisatrice dresse un bilan exhaustif et nuancé de la France actuelle.

Elle n’a jamais cherché à se faire aimer et y est parfaitement parvenue… Caroline Fourest dispose aujourd’hui d’une large collection d’adversaires politiques, pour lesquels elle constitue un point cardinal de la convergence des haines. Être détesté par l’extrême droite autant que par l’extrême gauche, n’est-ce pas là finalement le dernier privilège des modérés ? Peut-être est-il temps de changer d’avis sur cette militante devenue essayiste et qui, avec les années, s’est transformée en vigie de la déraison politique qui nous assiège. Il faut l’écouter et la lire pour mesurer le danger des mots qui changent de sens à toute vitesse : des « antiracistes » adoptent des argumentaires racistes, des « féministes » défendent le patriarcat et des « antifas » militent contre la liberté d’expression. Ceux qui prenaient Caroline Fourest pour une âme dogmatique, austère et intransigeante découvriront une intellectuelle complexe, nuancée et sans animosité à l’égard d’un milieu militant qui adore la détester. Si elle reconnaît avoir « un peu » changé et s’être assouplie avec le temps, elle n’a pas renoncé aux combats menés au nom d’un universalisme aujourd’hui malmené. Interview.

Le Point : Les discriminations racistes, homophobes ou sexistes n’ont jamais été autant combattues, les droits sociaux n’ont jamais été aussi élevés que dans nos démocraties occidentales, l’accès à la connaissance s’est démocratisé… Et pourtant, les revendications fleurissent de toutes parts, comme si nous étions plongés dans une injustice quasi féodale. Existe-t-il une explication rationnelle à ce paradoxe ?

Caroline Fourest : C’est un paradoxe fascinant, surtout lorsqu’on a participé comme moi aux luttes contre l’homophobie, pour le pacs et le mariage pour tous. Nous avons vu, en l’espace d’une génération, les droits avancer comme rarement. Pourtant, en écoutant la relève, on a parfois l’impression qu’elle vit sous une dictature raciste, sexiste et homophobe, comme si nous étions avant le pacs ou au temps des colonies. C’est propre à la colère d’être excessive. Mais il faut savoir savourer le monde dans lequel on vit. J’avoue avoir du mal à supporter la négation de ces progrès et des combats menés.

Le militantisme traverse-t-il une crise de sens ?

Le militantisme a toujours attiré des gens qui veulent changer le monde – et d’autres qui cherchent à exister. Les plus en colère ne sont pas toujours les plus sincères. De nombreux combats politiques sont portés, pour ne pas dire instrumentalisés, par des militants professionnels qui ne s’encombrent ni de la réalité ni de la complexité. La crise que traversent les forces de l’ordre en ce moment en est le parfait exemple. Le racisme et l’extrême droite sont incontestablement en progression au sein de la police républicaine. La fatigue aidant, on assiste à des dérapages terribles, qui peuvent briser, traumatiser et entamer la confiance des citoyens. Mais cette peur de la police est récupérée par des marchands de peur identitaires qui veulent à tout prix plaquer la réalité américaine sur la réalité française. Ajoutez à cela la politisation par les réseaux sociaux et vous vous retrouvez à vivre dans un monde constamment secoué par des passions et des colères qui nous polarisent.

Partagez-vous l’idée que nous assistons à un réveil des extrêmes ?

Oui. Et même qu’il existe une forte porosité entre les extrêmes… Les barrières idéologiques qui les séparent sont de plus en plus ténues. On observe par exemple que les radicaux partagent la haine de l’État et des institutions, justifient le recours à la violence et remettent en cause l’idée même de démocratie. Même si ces passions s’expriment de manière assez différente. L’extrême gauche prend les policiers pour cible, comme s’il s’agissait d’une bande rivale, quitte à les déshumaniser. L’extrême droite sacralise la police, quitte à déshumaniser certains citoyens, quand elle ne caresse pas l’idée d’un coup d’État militaire contre un gouvernement élu démocratiquement ! Ce sont deux façons de contester la démocratie et l’ordre républicain. Par ailleurs, l’extrême gauche n’est plus en mesure de s’opposer aux passions identitaires. À force de délaisser la lutte des classes pour réhabiliter le mot « race », sous couvert de sciences sociales, elle valide la grille de lecture de l’extrême droite. Ce qui favorise la porosité et le glissement entre les extrêmes.

Vous défendez la notion d’égalité comme solution aux dérives identitaires. Or on a le sentiment que plus personne à gauche ne semble croire à cette idée.

La situation est paradoxale : il y a vingt-cinq ans, je me heurtais à une gauche marxiste qui jugeait les combats contre les discriminations secondaires et « petits-bourgeois », un peu comme l’URSS trouvait « petit-bourgeois » le combat pour la liberté. Tout devait être résolu par la lutte des classes. Aujourd’hui, on a parfois le sentiment inverse. Tout semble réduit à une « lutte des races ». Et on se retrouve à prier que la gauche révise ses classiques marxistes.

Certains de vos compagnons de lutte vous ont tourné le dos et vous menez des batailles intellectuelles aux côtés de gens que vous combattiez hier. C’est vous qui avez changé, ou c’est le monde ?

C’est le rapport de force qui a changé ! Hier, les minorités se battaient ensemble contre les préjugés et l’intégrisme catholique. Aujourd’hui, alors que le mariage pour tous est voté et que MeToo a révolutionné nos vies, des minoritaires vomissent l’État comme s’il persécutait les minorités, simplement parce qu’il prend des mesures contre le terrorisme et l’intégrisme. Le tout aux côtés d’intégristes musulmans homophobes, sexistes et antisémites. Pour moi, ce sont eux qui ont changé et font le jeu du pire, désormais.

Les nouveaux mouvements antiracistes récusent les corps intermédiaires et leurs mécaniques de médiation jugées trop molles, préférant se libérer eux-mêmes, disent-ils… Mais peut-on gagner seul une bataille d’émancipation ?

On ne peut pas l’emporter dans le combat contre les préjugés sans convaincre ceux qui ne pensent pas comme vous. C’est ce qu’oublient, à mon avis, les nouveaux militants, plus assoiffés de trier entre « purs » et « impurs » que d’élargir leur cercle. Décréter le bien sans chercher le lien ne mène à rien.

Il n’y a aucune issue positive à une telle dynamique ?

Nous vivons un mouvement, très profond, de dégagisme, de refus de la verticalité au profit de l’horizontalité du monde. Il peut être très positif et très puissant pour abattre des dictatures. Il a produit des choses formidables comme le printemps démocratique dans le monde arabe. En revanche, à l’intérieur des systèmes démocratiques, cette mise à plat conduit à un relativisme parfois abrutissant. Si tout se vaut, toutes les paroles et tous les projets politiques, la compétence comme l’incompétence, il n’y a plus ni patience, ni confiance, ni médiation, ni légitimité. En quelques années nous sommes passés – et la féministe que je suis ne va pas le regretter – de sociétés héroïques viriles à des sociétés plus égalitaires, mais aussi de victimes, où le fait de se plaindre vaut mieux que de résister. Il y a de bons côtés : on écoute enfin les victimes, notamment de viols ! Mais il y a aussi de moins bons côtés. On lutte moins contre le viol pour résister au patriarcat que pour exister en tant que victime. Comme s’il s’agissait d’un statut. C’est tout le problème de l’ère identitaire. Nous l’avons même dépassée pour entrer dans l’ère du narcissisme tyrannique. Encore un effet des réseaux sociaux. Chacun se contemple, grandit sous le regard des autres, et finit par n’exister qu’en se plaignant ou en dénonçant. Ce qui aura des conséquences sociales et psychiques.

Et cela pourrait avoir des conséquences politiques ?

Les réseaux sociaux ont considérablement aggravé nos failles narcissiques. Nous sommes devenus accros au miroir dans lequel nous nous contemplons du matin au soir, persuadés d’être au centre du monde comme jamais. Cette façon de se construire intellectuellement et socialement produit déjà des effets sous-estimés sur les enfants. Les pédopsychiatres reçoivent dans leurs cabinets de très jeunes patients surexposés qui ne savent plus vivre sans se filmer en continu pour se montrer, souvent avec des filtres pour améliorer leur physique. De moins jeunes ont subitement découvert l’engagement grâce aux réseaux sociaux, sans forcément posséder les « anticorps » pour résister à la propagande, aux théories du complot et aux manipulations. On a pu le mesurer au moment des Gilets jaunes. Aujourd’hui, il suffit que quelques personnes partagent la même colère pour considérer qu’ils sont « le peuple », et même qu’ils sont plus légitimes que l’État, les syndicats ou un gouvernement élu puisqu’ils sont très en colère.

Les luttes sociales s’inscrivaient jusqu’à il y a peu dans une trame marxiste assez simple, qui ne fait plus recette. Sommes-nous en train d’assister à un retour de balancier ?

Il y a toujours des gens qui se laissent emporter par leur élan. Je crois qu’il est de la responsabilité des intellectuels de ramener ce mouvement vers une forme de raison. Surtout lorsque la tempérance et la raison deviennent des vertus désuètes…

Voilà que vous vantez les mérites de la tempérance, de la raison et de l’apaisement… Êtes-vous certaine de n’avoir pas changé plus que vous ne le croyez ?

Allez, peut-être un peu. Mais j’ai toujours défendu des idées tempérées ! Je me suis toujours appuyée sur l’idée républicaine pour demander l’égalité des droits et la fin des discriminations envers les couples homosexuels. Lorsque j’étais présidente du Centre gay et lesbien, la droite, qui ne voulait pas du pacs, nous proposait un contrat réservé aux couples homosexuels. J’ai refusé ce raccourci pour garder le cap universaliste qui pourrait mener un jour, j’en étais certaine, au mariage pour tous. Si j’avais mené ce combat en criant au « privilège hétérosexuel », en demandant aux sénateurs qui m’auditionnaient de m’octroyer des droits particuliers en guise de réparation, croyez-vous que ça aurait marché ?

On peut imaginer que non…

Certainement pas. Je crois à l’égalité au nom de l’universel et au nom de la République. On confond souvent ma détermination avec une forme de radicalité. Quand vous ferraillez contre l’extrême droite, les islamistes et tous les identitaires énervés, il faut de l’énergie pour tenir tête. Je veux bien concéder que je mène ces combats de façon plus apaisée – parce que le temps passe et que j’ai connu de belles victoires -, mais jamais je n’ai dévié de mon idéal ni changé de méthode. Bien que le sentiment d’injustice brûle parfois en moi, j’ai toujours tenté de rester patiente et calme pour convaincre ceux qui ne pensaient pas comme moi ou qui ne ressentaient pas ce feu. Ceux-là ont d’ailleurs un peu changé aussi. Puisqu’ils me percevaient il y a quelques années encore comme une jeune lesbienne excitée et qu’ils ne me trouvent plus si « radicale » (sourire).

Vous écrivez que nous vivons les conséquences d’une crise du modèle multiculturaliste, ébranlé depuis les attentats du 11 septembre 2001…

La crise est plus ancienne et je crois qu’il est important de distinguer la dimension « multiculturelle », qui est un fait, du « multiculturalisme », qui est une idéologie. Le multiculturel est un fait très positif, la preuve qu’une société est ouverte. Le multiculturalisme en revanche est une philosophie politique qui vise à organiser le droit à la différence plutôt que le droit à l’indifférence , au risque de laisser libre cours à des politiques communautaristes, voire ségrégationnistes. En acceptant par exemple que des groupes religieux puissent échapper à la loi commune, puissent obtenir des dérogations ou bénéficier d’accommodements dits « raisonnables », alors qu’ils dérogent à la citoyenneté et à l’égalité.

En quoi la laïcité tant débattue peut-elle être un rempart ?

Le fait d’avoir une République qui ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte devrait nous protéger des dérives clientélistes, des « accommodements raisonnables » et donc des dérives du multiculturalisme. Sauf que les élus locaux ne sont pas à la hauteur de cette promesse. En prime, il a suffi d’un seul mot pour retourner la tolérance contre elle-même. Le mot « islamophobie ». À lui seul, ce terme a retourné l’antiraciste contre lui-même. Alors qu’il signifie littéralement « phobie de l’islam », il a permis de faire passer la critique des idées et des croyances pour de la haine envers les personnes, en faisant croire que cette phobie s’appliquait aux musulmans. Ce mot est un poison. Si l’on veut viser le racisme, et non la laïcité, il faut absolument remplacer le mot « islamophobie » par « racisme antimusulmans » ! C’est le seul moyen de ne plus confondre la critique de la religion, qui est un droit et même une liberté, avec l’incitation à la haine envers les musulmans, qui est un délit.

Vus de France, les campus américains semblent avoir totalement cédé face aux pressions d’un nouvel antiracisme politique. L’université française peut-elle résister ?

Je suis assez pessimiste sur ce sujet. Il y a sans doute davantage de résistance au sein de l’université française, mais je pense qu’elle possède plus de « clusters » que d’anticorps. Les présidents d’université ne sont pas réputés ni élus pour leur courage. Il y a quelques années, lorsque le directeur de l’IUT de Saint-Denis tentait de résister au noyautage du campus par des associations islamistes, il a été lâché. Il a fallu l’ attentat contre Samuel Paty  et la polémique pour que deux professeurs de l’IEP de Grenoble ne soient pas livrés à la vindicte par un collage anonyme, plusieurs organisations étudiantes et un laboratoire de recherche…

Mais, sur le plan intellectuel, nous sommes encore capables de penser, de pointer les dérives, de débattre de ces dynamiques…

Oui. Jusqu’ici, la France tient mieux qu’ailleurs, beaucoup mieux qu’au Canada ou qu’aux États-Unis. Mais nous ne sommes pas aidés par nos chercheurs du CNRS, une institution censée favoriser la pensée, qui refusent de réfléchir sur certains mots et nient la réalité de certains faits. Décréter en deux heures que le mot « islamo-gauchiste » ne correspond à aucune réalité scientifique, alors qu’on admet comme valable « islamophobie » dans plus de 200 thèses, c’est bien la preuve qu’il existe un problème. Cela vous donne un aperçu du rapport de force qui règne au sein de l’université sur ces questions.

Diriez-vous que le CNRS n’est pas imperméable aux visions militantes… ?

Depuis vingt ans que je travaille sur l’intégrisme religieux, le pire n’a pas été les menaces, mais les attaques venant de chercheurs du CNRS militant pour une « laïcité ouverte », spécialistes du fait religieux, du multiculturalisme ou ne connaissant rien à ce sujet, et qui, d’autorité, déclarent que vos alertes sont « islamophobes ». De façon incroyablement dogmatique, des chercheurs imprégnés d’idéologie décident que des faits pouvant embarrasser leur grille de lecture n’existent pas.

Vous avez beaucoup écrit sur l’agonie de l’universalisme, « notre dernière utopie », dites-vous. Le modèle laïque et universaliste peut-il constituer une digue face à ces discours ? Pourrait-on imaginer exporter la laïcité ?

Il serait illusoire de vouloir appliquer notre modèle à des sociétés qui ont une tout autre histoire et un tout autre rapport aux religions. En revanche, ce qui est certain, c’est que la façon dont nous résistons à la suprématie du sacré inspire beaucoup de monde, notamment dans les pays arabes. Beaucoup d’esprits libres – qu’ils soient algériens, iraniens, tunisiens, marocains – rêvent davantage de la laïcité que nous. Notre laïcité remonte aussi le moral de certains Anglais et de quelques Américains qui étouffent dans leur société en raison de la suprématie du sacré et du respect servile de la liberté religieuse, parfois au détriment de l’égalité et d’autres libertés. Mais il faut avoir conscience du fait que le rapport de force culturel n’est pas en notre faveur. Il est moins question d’exporter notre laïcité que de résister à l’importation d’un modèle identitaire américain qui peut tuer notre laïcité.

Comment se manifeste ce « soft power » de la gauche identitaire américaine ?

Il suffit d’observer la couverture médiatique de la France par les quotidiens américains les plus puissants culturellement, comme le Washington Post et le New York Times. Tous deux s’acharnent depuis des années à déformer nos débats et à donner une image ahurissante de la France. À chaque attentat, ils accusent le modèle français, sa laïcité ou son « racisme systémique », supposément responsables des crimes des djihadistes. Je pensais avoir vécu le pire au moment de l’affaire des caricatures, où le correspondant du New York Times s’était évertué à présenter Charlie Hebdo comme un journal raciste. Mais ils ont recommencé, en pire, durant le procès des assassins de Charlie et de leurs complices. Comme s’ils n’avaient rien appris. Comme si ces crimes ne changeaient rien. Ce fut très violent à vivre.

Les milieux laïques débattent de  la « tenaille identitaire », une notion développée par Laurent Bouvet et Gilles Clavreul , qui estiment que l’extrême droite et l’extrême gauche, obsédées par la race, écartèlent le débat public et rendent impossible toute discussion. Adhérez-vous à cette lecture ?

Ce n’est pas une vue de l’esprit. La « tenaille identitaire » nous dévore au quotidien ! Pendant des années, j’ai été invitée par des réseaux comme Ras l’front ou les réseaux antifascistes pour alerter contre le FN. Tous entretenaient la croyance qu’il ne fallait pas parler d’islamisme et des sujets qui fâchent, parce que, disaient-ils, cela faisait monter l’extrême droite. Je l’ai cru moi aussi. Je suis désormais convaincue du contraire. Regarder la réalité en face et poser un diagnostic lucide mais républicain permet de proposer une alternative à la colère haineuse.

Les esprits semblent assez échauffés sur ces sujets, pensez-vous que les appels au calme puissent changer la situation ?

Oui, à condition de les accompagner d’un discours lucide visant à régler le problème plutôt qu’à le nier. Le « pas de vague » et le « pas d’amalgame » ne font qu’exciter les passions et monter la colère. Régulièrement, on nous demande de nous taire et de fermer les yeux, comme si cela pouvait désarmer les tueurs. Au lendemain de chaque attentat, une forme de communion se dessine. Et plus les semaines passent, plus les tenants du « pas de vague » veulent mettre un couvercle, voire accusent ceux qui tiennent bon d’être la source du problème. C’est cette forme de soumission intellectuelle qui fait enrager, même les plus modérés.

Vous semblez estimer qu’il y aurait une logique politique immuable après chaque attentat…

C’est un cycle que j’observe. Six mois après un attentat, une forme de terreur intellectuelle s’installe. Mais l’opinion, elle, n’est pas aveugle. Ce ne sont pas les attentats qui alimentent l’extrême droite, mais ce refus de penser et de voir. Même pour la bonne cause – ne pas favoriser le racisme et l’extrême droite -, on ne peut pas empêcher les gens de voir les attentats, de penser aux causes comme aux conséquences, de constater que des quartiers entiers tombent entre les mains d’intégristes, que les droits des femmes reculent ou que la mixité disparaît… Ceux qui nous désignent comme « islamophobes » pour avoir décrit le réel se trompent de combat. On ne changera pas le réel en intimidant ceux qui alertent.

Vous dites qu’en matière de combat politique, le vrai danger ne vient pas tant des adversaires que des faux amis.

Il y a des raccourcis qui mènent à des impasses voire à des retours de bâton. On ne peut importer tous les mots de l’antiracisme américain sans importer les maux qui vont avec. Là-bas, ils se battent contre des violences policières terribles et leur terrorisme est à 90 % le fait de Blancs suprémacistes. Ici, il est à 90 % islamiste, tue des policiers et se nourrit de la propagande contre le « racisme systémique » attribué à l’État ou à la laïcité. Cela mérite quand même qu’on y réfléchisse à deux fois, avant de tout copier sur les États-Unis ! Surtout quand on voit à quel point l’antiracisme identitaire a contribué à renforcer le camp trumpiste et suprémaciste. Chez nous, en raison du danger terroriste islamiste, le risque est encore plus élevé. La gauche radicale semble s’en moquer. Je ne dis pas qu’ils sont tous insensibles au danger islamiste, mais ils n’arrivent pas à adapter leur grille de lecture à ce contexte, et parfois préfèrent le nier.

Ce phénomène est-il courant à gauche ?

Il est en train de dévorer la gauche. Le Parti socialiste tient bon. Mais une partie de La France insoumise a basculé, par cynisme. Et les Verts sont totalement poreux. Je ne parle pas des vrais « islamo-gauchistes », qui sont rentrés chez Les Verts parce qu’il y avait de la lumière et que la couleur leur plaisait… Mais de ces militants qui vivent dans une bulle, un peu loin des réalités, et que la bonne volonté égare ou qu’on peut facilement culpabiliser. Ils baignent dans une forme de naïveté, en niant tout ce qui pourrait les agresser. Et pensent parfois, comme Michel Foucault, qu’il suffit de proclamer un monde idéal pour l’obtenir de façon « performative ». Avec eux, les attentats deviennent des parenthèses anecdotiques. Les gens seraient tous très heureux et vivraient très bien ensemble si d’affreux racistes n’essayaient pas de voir le mal partout. Ce qui, en plus d’être infantile, témoigne d’une faible capacité à gouverner.

On a le sentiment que, partout où il fait irruption, l’antiracisme radical fait éclater les structures et les mouvements politiques de gauche. Le féminisme n’échappe pas à la règle. Existe-t-il désormais deux féminismes irréconciliables comme il y a deux gauches irréconciliables ?

Je le crains. Le clivage de l’antiracisme, et même le noyautage de la gauche identitaire, a déteint sur le féminisme. Au lieu d’articuler antiracisme et féminisme – comme c’était le cas au sein du MLF – l’intersectionnalité soumet le féminisme à l’identitarisme. Ce qui conduit non pas à faire converger les luttes, mais à les fracturer. Jamais je n’avais vu le mouvement féministe et homo aussi divisé et même terrorisé par des petits groupes radicaux et sectaires, qui peuvent menacer d’autres féministes si elles ne sont pas pour la prostitution, le voile ou qu’elles veulent continuer à utiliser le mot « femme », ce qui est présenté comme transphobe ! C’est fou, et très douloureux à observer. Une nouvelle génération de militantes féministes et même de jeunes artistes revendiquent ardemment le droit de se voiler et de se prostituer ! Avec ce genre de combat, le patriarcat peut dormir tranquille… C’est comme si nous avions tous, au fond de nous, une pulsion essentialiste, susceptible de rejaillir et de nous piéger. Décidément, seul l’universalisme peut nous aider à nous transcender.

L’égalité n’est pas parfaite, mais les femmes ont gagné plus de droits en cinquante ans que lors des deux mille années précédentes…

Le féminisme n’a jamais été aussi puissant et aussi partagé. Mais le combat est loin d’être gagné puisque des retours de bâton jaillissent de ses entrailles et que des pièges naissent de ce succès. Tout le monde se dit féministe, même des hommes profondément machistes par peur de se faire couper la tête… Si ça n’est pas la preuve d’une victoire, je ne sais pas ce que c’est ! Paradoxalement, c’est à ce moment-là qu’ une nouvelle génération de féministes se met à fracturer le mouvement. Les plus américanisées réécrivent l’histoire du MLF, le faisant passer pour un mouvement de bourgeoises blanches. Alors qu’il était animé par des militantes internationalistes en solidarité avec le mouvement des droits civiques et les travailleurs immigrés !

Comment expliquer ce contresens historique ?

Nier cet héritage permet d’entretenir l’idée qu’on aurait inventé quelque chose de meilleur avec le féminisme intersectionnel, de diviser le féminisme entre les Blanches et les « racisées », puis d’interdire aux féministes blanches de parler. Il arrive même que les actes sexistes soient désormais jugés en fonction de la couleur de peau du sexiste, et non plus du sexisme. Lors d’un débat sur le féminisme, j’ai entendu une étudiante de Paris-7 déclarer qu’il était plus grave d’être violée quand on est une femme noire que lorsqu’on est une femme blanche. Si on m’avait dit il y a vingt ans que je pourrais entendre ce genre de chose au nom du féminisme, je n’y aurais pas cru.

On a l’impression que cette vision est en train de devenir majoritaire, notamment dans la jeunesse. Les générations qui arrivent à maturité politique vont-elles rester sur ces positions ?

Les dix prochaines années seront cruciales. Nous vivons un moment où les États-Unis sont à l’acmé de cette crise identitaire. Une résistance commence à se lever, y compris au sein de la gauche américaine. Sur certains campus, on s’organise enfin pour défendre la liberté d’expression et refuser qu’un professeur soit menacé de renvoi chaque fois qu’un élève se dit « offensé ». Joe Biden a fait un grand plan de relance qui devrait bénéficier aux déclassés, y compris aux classes pauvres blanches que la gauche démocrate a longtemps négligées. Ces actes peuvent laisser espérer un rééquilibrage entre la gauche universaliste et la gauche identitaire. Si la gauche universaliste parvient à regagner des postes au sein du monde universitaire, culturel et politique aux États-Unis, elle devrait pouvoir se régénérer.

Et en attendant ce moment… ?

En attendant, il faut tenir bon. Si on parvient à tenir pendant les dix prochaines années, à ne pas se laisser gagner par la fièvre identitaire, minoritaire ou majoritaire, on peut espérer que la jeunesse finira par nuancer ses passions. En revanche, si toutes les universités cèdent à la tendance décoloniale et intersectionnelle, on risque de perdre des pans entiers de culture et de liberté. Des pièces de théâtre, des artistes, des films, des classiques… Des monuments de subtilité et de patrimoine. Tout peut aller très vite. On parle de nouveau maoïsme culturel, mais ce maoïsme-là est du bon côté du mur, il possède la force de frappe des États-Unis, des Gafa, de la Silicon Valley. Il s’agit davantage d’un maccarthysme, mais au nom du progrès et de la société. Le pire serait qu’il génère en retour un maccarthysme d’État, au nom de l’identité majoritaire. Car alors nous serions pris au piège de la tenaille identitaire. Il faut maintenir les mâchoires de cette tenaille identitaire écartées le plus longtemps possible, en espérant que l’oxygène finira par irriguer.

Que faire pour tenir cette tenaille écartée ?

Il faut penser ! Nous sommes un pays où un livre peut changer le cours de l’Histoire, c’est quand même magique. Beaucoup de livres et d’intellectuels alertent contre ces pièges. Encore faut-il que les alertes que nous lançons contre la gauche identitaire, la culture de l’annulation, la dérive de l’antiracisme et du féminisme, ne servent pas le retour de la domination culturelle et masculine. Plaidons sans relâche pour que l’égalité progresse, sans marcher sur le corps des libertés !

Repères

1975 Naissance à Aix-en-Provence.
1994 Débute sa carrière de journaliste avec un stage à France 3.
1998 Coécrit avec Fiammetta Venner, sa compagne, Le Guide des sponsors du FN et, l’année suivante, Les Anti-pacs ou la dernière croisade homophobe.
2005 Publie La Tentation obscurantiste.
2009 Quitte la rédaction de Charlie Hebdo, sur fond de polémique autour de Siné.
2018 Après plusieurs documentaires, elle réalise son premier long-métrage, Sœurs d’armes, consacré aux combattantes kurdes en Syrie.

Propos recueillis par Clément Pétreault

Source lepoint