Quand Bandar ben Sultan étrille le leadership palestinien

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Les propos de l’ancien ambassadeur du royaume wahhabite aux États-Unis ont nourri la polémique autour d’une possible normalisation des relations entre Riyad et Tel-Aviv.

Le prince Bandar ben Sultan, membre de la famille royale al-Saoud, est apparu dans un entretien en trois épisodes diffusé le 5 octobre sur la chaîne saoudienne al-Arabiya. Il y développe ses positions sur le dossier palestinien, y dénonce les échecs historiques du leadership et critique les réactions des dirigeants qui ont rejeté l’accord de normalisation entre les Émirats arabes unis et Israël. « La cause palestinienne est juste, mais ses défenseurs ont échoué ; la cause israélienne est injuste, mais ceux qui en sont les chantres ont fait la preuve de leur succès », a affirmé l’ancien ambassadeur, dont deux des enfants sont actuellement en poste à la tête des chancelleries saoudiennes de Washington et de Londres. Ces propos interviennent suite à l’annonce d’une normalisation des relations entre Israël et Bahreïn et les Émirats arabes unis en septembre dernier.

L’évènement avait suscité de vives réactions à travers la région et beaucoup avaient alors considéré que Manama n’aurait pu conclure l’accord sans un aval au moins tacite de la part de Riyad, laissant entrevoir des signes indiquant que le royaume serait prêt à faire évoluer sa position sur le sujet. Plusieurs micro-évènements, survenus au cours des derniers mois, allaient dans ce sens. Il y a eu, fin avril, les séries du ramadan qui avaient fait mention de la présence historique du peuple juif dans les pays du Golfe. Puis l’ouverture de l’espace aérien saoudien aux vols israéliens. « La ligne officielle et les médias traditionnels maintiennent leur soutien à la cause palestinienne, mais il y a un changement de ton clair », souligne Yasmine Farouk, chercheuse au Centre Carnegie. L’Arabie saoudite reste officiellement attachée à l’initiative de paix arabe qui suppose que la normalisation avec l’État hébreu doit être la contrepartie de la création d’un État palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. Mais le prince héritier Mohammad ben Salmane semble être disposé à sauter le pas sur ce dossier. Les récentes déclarations « spontanées » du prince Bandar ben Sultan, ancien ambassadeur saoudien aux États-Unis, semblent signifier qu’une étape supplémentaire a été franchie dans cette direction. « L’entretien intervient comme un commentaire suite à la normalisation des pays du Golfe avec Israël et offre une opportunité à un moment où le pouvoir saoudien est de plus en plus critiqué en Palestine mais aussi à l’intérieur du royaume », estime Yasmine Farouk.

L’ « attachement » saoudien

Bandar ben Sultan a certes tenu à modérer ses propos en rappelant l’ « attachement du royaume à la cause du peuple palestinien », tout en rejetant la faute sur le leadership : « Il est impossible de faire confiance à la classe dirigeante et d’agir tant qu’ils seront présents », a-t-il affirmé lors de l’entretien. Une manière de rassurer une partie de l’opinion publique attachée au lien avec la Palestine. Cette même raison, ajoutée aux rivalités régionales, explique qu’une possible annonce de normalisation n’enterrerait probablement pas les liens entre les deux pays. « L’Arabie souhaitera continuer de jouer un rôle ne serait-ce que pour ne pas laisser ses concurrents iraniens et turcs monopoliser cette cause palestinienne, mais aussi parce que beaucoup d’éléments internes s’y opposent », estime Yasmine Farouk. L’ « attachement » saoudien ne semble pourtant pas avoir suffi à convaincre. Pour beaucoup, les déclarations ne sont pas « spontanées » comme cela a été présenté, mais au contraire révélatrices du glissement de discours que tente d’opérer Riyad et le fruit d’une tentative pour obtenir, sur les plateaux de télévision, ce que les campagnes des réseaux sociaux ne sont pas parvenues à réaliser : préparer l’opinion publique à une éventuelle normalisation des relations entre Riyad et l’État hébreu.

La longueur du temps d’antenne, 40 minutes pour chaque épisode, renforce l’idée que le pouvoir se trouve bien derrière la mise en scène. « Le pays est très centralisé autour de la cour royale et du prince héritier : pour réaliser trois épisodes sur le sujet et être aussi critique publiquement des leaders palestiniens, un feu vert officiel de la cour est nécessaire », assure Yasmine Farouk.

Le choix du prince, qui n’occupe actuellement aucun poste officiel mais a servi pendant 22 ans en tant qu’ambassadeur aux États-Unis, n’est pas un hasard. L’homme, qui s’est tenu en retrait de la vie publique depuis des accusations de corruption, dispose d’influents réseaux et est l’un des grands noms de la diplomatie saoudienne. « Il représente une figure d’autorité en terme de relations extérieures à l’intérieur du royaume, qui choisit quelqu’un de la vieille génération pour anticiper de possibles critiques le jour où une normalisation deviendra publique », note Yasmine Farouk. L’homme a également été proche du dossier israélo-palestinien, notamment lorsqu’il était en charge des relations secrètes entre Tel-Aviv et Riyad alors qu’il était à la tête de l’Agence de renseignements saoudienne.

En le faisant parler, le pouvoir fait passer un message fort, se démarque du discours politique habituel, tout en s’abstenant de toute déclaration officielle. « Le choix du prince Bandar est donc important pour les Américains, puisqu’il est très connu à Washington, mais aussi en interne dans la mesure où il est considéré comme proche des positions du prince héritier », observe Yasmine Farouk.

Source lorientlejour

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