Les Chinois ont peur : ce sont les même qui s’attaquent aux juifs

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Insultes, menaces, agressions… En France, la communauté asiatique fait l’objet d’une deuxième vague de haine depuis le reconfinement. Et leurs agresseurs sont aussi antisémites.

Nous devons nous sentir concernés : ce sont les mêmes raclures qui s’attaquent aux juifs sous les prétextes les plus minables, ouïghours ou palestiniens sont invoqués indifféremment,  la cause réelle étant en fait la même, ce deux communautés qui ont bossé, qui ne chouinent pas à longueur de vie, bref qui ont réussi leur intégration dans la société française. Et c’est exactement ce que ces pourris ne supportent pas.

Marie-Madeleine vient de faire ses emplettes chez son primeur et rentre fissa chez elle, dans l’une des tours de l’avenue de Choisy, en plein cœur du quartier chinois du 13e arrondissement de Paris. Et d’une, nous sommes en confinement, et de deux, elle ne veut pas louper la retransmission de la messe à 11 heures ce dimanche, et de trois, elle l’avoue sans détour : « J’ai peur. »

Cette retraitée d’origine vietnamienne, masque en tissu marine sur la bouche et doudoune violette sur le dos, ne sort qu’une fois par jour, « très tôt », et « évite » les rues désertes. Ses « copines » lui ont dit : « Fais attention, tu habites dans le 13e ! » Son fils, inquiet, qui vit dans l’est de la France, l’appelle matin et soir. « Les Chinois ont peur, les personnes âgées ne sortent plus », affirme la septuagénaire qui loue d’ordinaire la « liberté » – avec un grand L – à la française.

À l’origine de cette peur, au-delà du virus, une vague de haine envers les personnes d’origine asiatique. La deuxième. Amplifiée par les réseaux sociaux, elle a ressurgi à la faveur du reconfinement et se traduit, dans les faits, par des insultes, des menaces, des humiliations… Marie-Madeleine les excuserait presque, ces diffamateurs de rue. « Certains ont perdu leur travail, ils boivent un coup de trop et disent des choses… Ils nous en veulent, je les comprends. » Mais la moindre altercation peut aussi dégénérer. À quelques encablures de là, non loin d’un commissariat de police, une banale querelle entre deux propriétaires de chiens s’est transformée en agression violente à caractère raciste. « Sale Chinois ! C’est à cause de toi qu’il y a le Covid ! » aurait lancé l’agresseur à sa victime, tout en lui faisant une clef de bras, dans la nuit du 29 octobre. Résultat : 20 jours d’ITT. L’enquête est en cours.

Depuis l’annonce du deuxième confinement par Emmanuel Macron, le mercredi 28 octobre, des internautes ont lancé sur les réseaux sociaux une véritable « chasse aux Asiatiques » : « les bridés, là, les Jaunes mangeurs de chiens, on pardonnera JAMAIS » ; « Vous n’êtes bons qu’à ramener des maladies » ; « Hitler aurait dû tuer les Chinois pas les juifs » ; « Ça va aller dans le 13e chasser du Chinois »… Mais le tweet qui a, semble-t-il, semé la terreur est celui visant clairement des quartiers franciliens et invitant à mener une guerre entre communautés : « J’appelle tous mes renois et tous mes rebeus du 91, 92, 93, 94, 95 à agresser chaque Chinois qu’ils croiseront dans la rue. »


« Ces incitations à la haine sur les réseaux sociaux, on les prend très au sérieux, ça angoisse tous nos aînés, assure Jacques Hua, secrétaire de l’association des commerçants du quartier asiatique. On sait, depuis l’assassinat de Samuel Paty, qu’une incitation à la haine peut mener à la mort. » Une enquête a d’ailleurs été ouverte par le parquet de Paris et confiée à la BRDP (brigade de répression de la délinquance contre la personne). Le collectif Sécurité pour tous et l’Association des jeunes Chinois de France (AJCF) appelaient les Asiatiques, dès le 28 octobre au soir, à prendre « les précautions maximales » ; sur les chaînes de télévision chinoises, des messages conseillaient même aux téléspectateurs français d’éviter de sortir.

« Ce qui nous a alertés, c’est le nombre inhabituel de likes et de retweets, explique Sun-Lay Tan, porte-parole de Sécurité pour tous, un collectif regroupant 64 associations asiatiques, qui constate « une montée en puissance des insultes et des appels à la haine et au passage à l’acte. » Depuis la diffusion de ces menaces virtuelles, une vingtaine d’agressions auraient été commises à Paris et en Seine-Saint-Denis, d’après le décompte fait par l’avocat Me Soc Lam (soit une agression par jour). En temps normal, le collectif Sécurité pour tous en recense une tous les deux jours.

Alors qu’il jouait au ping-pong dans une résidence du 19e arrondissement, vers le métro Crimée, un jeune homme a été roué de coups, le 29 octobre, par deux individus et traité de « Sale Chinois ». Dans une vidéo postée sur Instagram, juste après son agression, il montre ses blessures au visage et au cou, et annonce à ses followers : « Aïe, je viens de me faire tabasser les gars, j’ai résisté, j’ai résisté… »


Toutes les victimes ne déposent pas une plainte, et c’est bien le problème. À la préfecture de police – qui nous précise porter « une attention particulière aux menaces de violences à l’encontre de cette communauté » –, on mentionne trois plaintes (la victime du 13e arrondissement, un homme d’origine asiatique agressé par un groupe d’individus dans les Hauts-de-Seine et la représentante d’une association chinoise en Seine-Saint-Denis).

« La crise du Covid a libéré et décomplexé la parole : en mars, c’était une suspicion et une peur liée au virus que l’on appelait encore « virus chinois », maintenant, c’est de la haine », estime Sun-Lay Tan. Ce Français d’origine sino-cambodgienne n’a plus trop de doutes sur le caractère raciste de ces récentes agressions qui n’étaient pas assorties de vols ou de tentatives de vol : « C’est de la violence gratuite. » Pour lui, qui n’a jamais mis un pied en Chine, « les gens mélangent tout ». « Certains vont même jusqu’à justifier leurs actes par le sort réservé aux Ouïgours ! »

« Il y a un amalgame entre coronavirus, Chine, Asie et Français d’origine asiatique, mais le coronavirus n’a aucun rapport avec les Français ayant des origines asiatiques. D’autre part, tous les Asiatiques ne sont pas des Chinois et les Chinois de France ne sont pas responsables de la politique du gouvernement chinois ni du Covid-19… » tente de rationaliser Françoise*, d’origine vietnamienne, qui a été victime d’une agression particulièrement violente, le 20 octobre, à Ivry-sur-Seine. Cette enseignante de 37 ans, de petite taille, rentrait de sa journée de travail ce soir-là quand elle s’est fait « cibler » par deux jeunes, un homme et une femme, à la sortie du bus 183. « Ils m’ont dit : “Rentre en Chine manger du chien ! C’est à cause de toi le coronavirus !”, puis la femme m’a arraché le masque et m’a craché dessus, elle a essayé d’enfoncer ses doigts dans mon œil, m’a arraché les cheveux et m’a donné des coups sur la tête. »


Françoise tente alors de se réfugier dans un commerce, avant d’en être « expulsée manu militari ». Sur le trottoir, elle compose le 17, avant de se retrouver à nouveau en proie à ses agresseurs. Ils partiront sans se presser avant l’arrivée de la police. Françoise a établi des portraits robots qu’elle a envoyés à la police judiciaire, dont elle attend des nouvelles. Traumatisée, l’enseignante, qui a eu le courage de porter plainte et de revenir sur les lieux de son agression, n’est plus en état de travailler. « J’ai peur de sortir, de les recroiser. »

« Le climat d’inquiétude est là, confirme Laetitia Chhiv, présidente de l’Association des jeunes Chinois de France, qui rapporte également des réflexions xénophobes à l’école. Des parents nous écrivent, inquiets pour leurs enfants qui se font insulter. » Il faut dire qu’un message d’appel à la violence avait circulé, le 28 octobre, sur Twitter (liké plus de 3 000 fois avant la suspension du compte de son auteur) incitant les lycéens à « tabasser » tous ceux qui font « LV2/LV3 chinois ».

Derrière son rideau de plastique, Anne, qui tient une épicerie avenue de Choisy, raconte l’angoisse de sa fille de 17 ans la veille de la rentrée de novembre. « Elle a eu tellement peur qu’elle a loupé son cours de chinois le lundi ! Et des copains à elle, aussi. » À ces tweets haineux s’ajoutent des fake news qui sèment la panique dans les quartiers à forte population asiatique. Ici, un matin de novembre, c’est le restaurant Tricotin (Paris 13e) qui aurait été découvert caillassé, il n’en était rien ; là, à Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne), c’est un homme « d’origine asiatique » qui aurait été poignardé un soir dans une rue… Le meurtre a bien eu lieu, mais l’homme n’était pas d’origine asiatique, il s’agissait d’un faux communiqué diffusé sur Facebook. « Il faut faire de la pédagogie pour éviter la psychose », prévient Jacques Hua, qui se félicite par ailleurs du nombre de plaintes en hausse pour de réelles agressions.

« Le préjugé selon lequel les personnes d’origine asiatique ne portent pas plainte n’est pas totalement infondé, reconnaît Laetitia Chhiv. Il y a la barrière linguistique, la peur des représailles, le manque de confiance en la justice, la question financière… » Mais cette jeune militante se félicite d’avoir réussi à convaincre six victimes de se porter partie civile dans un procès que d’aucuns qualifient d’« historique ». Le 12 novembre, la cour d’appel de Paris a prononcé des peines allant de deux à sept ans de prison ferme à l’encontre de trois hommes jugés pour avoir agressé et volé une trentaine de femmes d’origine asiatique. Des condamnations plus lourdes qu’en première instance.

Ces jeunes majeurs attaquaient leurs proies le long de la ligne de bus 183, au Val-et-Marne et à Paris. « Ils disent avoir choisi leurs victimes parce qu’ils pensaient qu’elles avaient beaucoup d’argent liquide sur elles », détaille l’avocat des parties civiles, Me Soc Lam. Six victimes ont été au bout du chemin judiciaire sur une trentaine de personnes agressées, mais c’est déjà une victoire pour les associations qui les soutiennent. « Cette décision peut encourager les gens à porter plainte, espère Me Lam. Les deuxième et troisième générations ne veulent plus se laisser faire. »

Nous devons nous sentir concernés : ce sont les mêmes raclures qui s’attaquent aux juifs sous les prétextes les plus minables, la cause réelle étant en fait la même, ce deux communautés qui ont bossé, qui ne chouinent pas à longueur de vie, bref qui ont réussi leur intégration dans la société française. Et c’est exactement ce que ces pourris ne supportent pas.

Source lepoint

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