Alain Finkielkraut: «Ce que j’ai vu en Israël»

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L’écrivain et académicien s’est rendu en Israël pour la première fois depuis le 7 octobre. Il raconte les fractures d’une société mobilisée par la guerre, mais divisée sur l’attitude à adopter face à un premier ministre qui bloque toute issue au conflit.

LE FIGARO. – Vous revenez d’Israël. Est-ce la première fois que vous y retournez depuis le 7 octobre ? Qu’avez-vous ressenti ?

Alain FINKIELKRAUT. – Je ne supportais plus de partager de loin la tristesse et l’angoisse des Israéliens. J’ai donc fait ce voyage pour témoigner de ma solidarité dans l’épreuve et pour en savoir plus sur ce que les Israéliens définissent eux-mêmes comme la pire période de leur histoire.

Le pays est-il toujours uni ou se fracture-t-il sur la politique à mener ?

Un de mes interlocuteurs, professeur de sciences sociales à l’université de Tel-Aviv, m’a dit d’entrée de jeu : «Le problème d’Israël, ce n’est pas le Hamas, c’est Nétanyahou». Le Hamas, en effet, n’est pas un problème, c’est un ennemi qui veut non seulement la perte d’Israël mais l’extermination des Juifs, comme il l’a montré le 7 octobre, et qu’il faut donc impérativement mettre hors d’état de nuire. La plupart des Israéliens sont d’accord sur ce point. Nétanyahou est le problème parce qu’il bloque toutes les issues, ferme toutes les portes, sabote consciencieusement toutes les solutions. Alors même que Tsahal plaide pour le retour de l’autorité palestinienne à Gaza, le premier ministre israélien s’y refuse obstinément. Pourquoi ? Parce qu’il perdrait aussitôt le soutien des extrémistes de son gouvernement.

Un dirigeant, comme son nom l’indique, donne une direction, or Nétanyahou ne dirige Israël vers rien de discernable. L’homme qui, le soir de l’attaque iranienne, s’est courageusement réfugié dans la maison ultrasécurisée d’un ami milliardaire, ne gouverne plus pour ce qu’il croit être le bien d’Israël, mais pour la survie de sa majorité. Israël qui n’a jamais été aussi vilipendé ni aussi vulnérable, n’a même pas le réconfort de l’union sacrée. Surmontant la scission provoquée par le projet de réforme judiciaire, les réservistes ont massivement répondu à l’appel, mais tous les samedis soir, des manifestants de plus en plus nombreux brandissent le drapeau israélien et scandent : «Des élections maintenant !». Des élections afin qu’une coalition, qui irait de la droite raisonnable à la gauche travailliste, débloque Israël et lui permette de reprendre l’initiative politique.

Certains observateurs reprochent au premier ministre de poursuivre la guerre pour se maintenir politiquement. Partagez-vous ce point de vue ?

En s’alliant avec les partis fanatiques d’Itamar Ben-Gvir et de Bezalel Smotrich, Benyamin Nétanyahou a commis une faute impardonnable. Il est, à ce titre et à quelques autres, le pire premier ministre de l’histoire d’Israël, mais les infréquentables devenus ministres n’ont pas leur mot à dire sur les opérations en cours. Ils sont tenus à l’écart du cabinet de guerre où siègent en revanche Benny Gantz et Gadi Eizenkot, deux anciens chefs d’Etat-major qui ont la tête sur les épaules. Ce conflit n’est donc pas l’affaire des furieux ni celle du seul Nétanyahou. Fort du précédent de l’échange de Gilad Shalit contre plus de mille prisonniers palestiniens (dont Yahya Sinwar, l’architecte du grand pogrom), le Hamas misait sur les otages pour éviter la confrontation. Il a perdu la partie, Israël après l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » ne pouvait pas rester les bras ballants.

Faut-il continuer de soutenir inconditionnellement la guerre de Tsahal à Gaza et ce, malgré les milliers de victimes ?

Dans le taxi qui me ramenait de l’aéroport à mon domicile, j’ai voulu écouter la radio pour me replonger dans l’ambiance française. Je n’ai pas été déçu. Un spécialiste des relations internationales, réputé pour sa modération, comparait les bombardements de Gaza par l’armée israélienne, à ceux de Coventry et de Dresde pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette analogie est toute à la fois désinvolte et délirante. Que je sache, ni la Luftwaffe ni la Royal Air Force ne prévenaient les habitants des immeubles ciblés avant d’entrer en action. Ils ne ménageaient pas non plus des corridors humanitaires, ni ne laissaient passer des camions d’aide alimentaire.

Je rappelle également que les avions alliés, lors du débarquement, ont fait des dizaines de milliers de victimes françaises. La compassion est légitime et même salutaire mais elle ne saurait s’exonérer du discernement. L’histoire nous l’apprend : l’émotion sans intelligence n’est pas moins dévastatrice que l’intelligence sans émotion. Je m’inquiète néanmoins quand j’entends Nétanyahou marteler qu’il veut une victoire totale ou absolue. Comme le dit profondément Hannah Arendt : «L’absolu scelle la perdition de tout un chacun si on l’introduit dans le domaine politique».

Existe-t-il une union sacrée autour de l’armée malgré les divergences sur le devenir de l’État hébreu ?

J’ai rencontré à Tel Aviv des gens calmement et catégoriquement opposés à la création d’un État palestinien. Je leur ai demandé comment ils voyaient l’avenir de la région. «C’est bien simple», m’ont-ils répondu. «Il faut annexer sans tarder la Judée-Samarie, accorder le statut de résident aux Arabes qui y vivent et aider ceux qui ne veulent pas de la tutelle d’Israël à émigrer en Jordanie ou dans un autre pays de leur choix. Les transferts de population sont une constante de l’histoire humaine. Mais nous ne sommes pas des brutes : nous offrirons aux partants une aide financière. L’État examinera au cas par cas les dossiers de ceux qui demandent la citoyenneté israélienne. Et l’armée matera ceux qui ne veulent ni partir ni rester aux conditions fixées par Israël». L’argument biblique et l’argument sécuritaire s’enchevêtrent ici pour refuser toute concession territoriale. Pour ces «réalistes», le 7 octobre n’est pas un traumatisme, c’est une confirmation.

«On vous l’avait bien dit», triomphent-ils. Du massacre qui a eu lieu dans le chez-soi construit par les Juifs pour échapper définitivement à ce type de violences, ils sortent non pas ébranlés, mais satisfaits d’avoir eu raison avant tout le monde. En deux mots comme en cent : Dieu a promis cette terre aux Juifs et les Arabes ne comprennent que la force. Il n’y a plus de monde commun, plus de langue commune, plus de judaïsme commun entre les deux Israël. Bezalel Smotrich a dévoilé sa solution à un État dans un texte publié en 1997. «Comment un Juif a-t-il pu écrire cela ?» m’a dit le même professeur de l’université de Tel-Aviv. Pour lui, l’identité juive n’est pas seulement identitaire, c’est indissolublement une appartenance et une exigence. Dès l’origine, dès le Sinaï, le judaïsme a partie liée avec la justice. Par-delà le clivage entre religieux et laïque, deux judaïsmes se font face : le judaïsme de la Justice et le judaïsme de la Promesse. C’est l’enjeu métaphysique de la déchirure d’Israël.

Dans ces conditions, la solution à deux États vous semble-t-elle toujours réaliste ?

La première chose à faire quand on parle d’Israël, est de quitter le ciel des idées générales et de regarder une carte. Ce pays conquérant, colonialiste, expansionniste est grand comme un timbre-poste et, depuis 1980, il ne cesse, en outre, de rétrécir : après avoir rétrocédé le Sinaï à l’Égypte, Israël s’est retiré du Sud-Liban en 2002 et de Gaza en 2007. En récompense, il a eu le Hezbollah et le Hamas, ce mouvement politique richissime qui a choisi de s’armer jusqu’aux dents plutôt que d’assurer la prospérité économique de sa population. Le métro très coûteux de Gaza assure exclusivement la circulation et la dissimulation de ses miliciens. Je comprends et je partage le scepticisme des Israéliens à la perspective d’une nouvelle réduction de territoire. «Je préfère un petit Israël avec la paix à un grand Israël sans la paix», avait coutume de dire Ben Gourion. Après le déchaînement du 7octobre, un petit Israël avec la paix est-il encore envisageable ? La question mérite d’être posée. Mais l’alternative est détestable.

Et comme me l’a dit Yaïr Golan, grand soldat et grande figure de la gauche israélienne, si l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Émirats arabes unis prennent en charge, après la guerre, la reconstruction de Gaza, ils demanderont en contrepartie à Israël d’inscrire les négociations en vue d’un État palestinien à leur programme. Nétanyahou, ligoté par les incendiaires, s’y refusera. Il faut donc que des élections aient lieu le plus tôt possible pour qu’un nouveau gouvernement sorte Israël de l’impasse.

Êtes-vous inquiet des greffes de ce conflit en France ?

Ce qui se passe en France, comme dans tous les pays occidentaux, est horrible. Jamais je n’aurais imaginé vivre un tel cauchemar. Déclarée caduque, en 1999 par Yasser Arafat, la charte de l’OLP est remise à l’honneur à Sciences Po, comme à Harvard ou à Columbia. À nouveau, le sionisme est qualifié de «mouvement politique organiquement lié à l’impérialisme international, hostile à toute action de libération et à tout mouvement progressiste dans le monde, fanatique par nature, agressif, expansionniste, colonialiste dans ces buts et fachiste par ses méthodes» (article 22). Mais de la mémoire de la Shoah, l’héroïsation de la figure de la victime est devenue, effrayant paradoxe, fatale aux Juifs. En faisant du supplicié d’hier, le génocidaire d’aujourd’hui, cette nouvelle sacralité ouvre un chapitre inédit de l’histoire de l’antisémitisme et nous n’en sommes qu’au commencement.

Jodi Dean, politiste américaine, jugeait tout récemment «exaltante» les images des parapentistes de Gaza fondant sur le site d’Israël le 7 octobre. «Défendre le Hamas, c’est prendre le parti de la résistance palestinienne. Dans quel camp vous situez-vous ? La libération ou le sionisme et l’impérialisme ? Il y a deux camps et pas d’alternative par la négociation à l’affrontement de l’opprimé et de l’oppresseur». Je garde les yeux grand ouverts sur ce qui se passe en Israël, mais jamais je ne montrerai patte blanche à la gauche radicale et à la presse bien-pensante. Si, le changement démographique aidant, leur simplisme compassionnel et féroce devient majoritaire en France, les Juifs n’auront d’autre choix que de faire leurs valises.

Que pensez-vous des dernières sorties de Jean-Luc Mélenchon et de l’atmosphère à Sciences-Po ?

La France insoumise veut faire la jonction entre l’amphi Boutmy et la Seine-Saint-Denis, c’est-à-dire entre la jeunesse woke des métropoles et les quartiers islamisés. Avec Rima Hassan, la militante palestinienne qui qualifie le Hamas de mouvement de résistance et qui dénie à Israël le droit de se défendre, Jean-Luc Mélenchon met le paquet. Toute honte bue, il mobilise ses troupes autour d’un seul thème : la nazification de l’État juif et de ses défenseurs. Dominique de Villepin peut bien dénoncer la domination financière du sionisme international, dans la nouvelle configuration du monde, les Juifs ne font plus le poids et tandis que la vigilance officielle annonce périodiquement le retour des vieux démons xénophobes, un antisémitisme humanitaire s’en prend au racisme juif et lui promet non pas un, non pas cent, non pas mille, non pas dix mille, mais cent mille 7 octobre.

source lefigaro

3 Comments

  1. Quand Finkilekraut prône le dialogue entre la communauté juive de France et Marine Le Pen, qu’il soutient des prises de position de Zemmour, et lorsque il s’agit de l’Etat juif, il s’aligne sur des positions d’extrême gauche et injurie la majorité au pouvoir en Israel, c’est carrément de la schyzophrénie.

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