Grandeur et décadence de l’empire de Michel Ohayon

Abonnez-vous à la newsletter

Le Bordelais voulait faire revivre les centres-villes en reprenant des enseignes en difficulté, comme les 22 magasins franchisés Galeries Lafayette. Son château de cartes est en train de s’écrouler.

En février 2018, Michel Ohayon était apparu sur le devant de la scène commerciale française comme le sauveur d’enseignes en déclin. Il se présentait comme le réenchanteur des centres-villes de France, désertés par les commerces. Moins de cinq ans plus tard, la désillusion est à la hauteur des espoirs, peut-être irréalistes, qu’il avait suscités.

Camaïeu a été liquidé en septembre ; Go Sport est en redressement judiciaire ; Gap le sera bientôt, de même que Café Legal ; la Grande Récré est déjà sous la protection du tribunal de commerce. Quant aux 22 grands magasins Galeries Lafayette repris en franchise en 2018, ils seront prochainement placés sous le régime de la sauvegarde. Une mesure prise «pour les protéger du contexte d’agression ambiante», assure Michel Ohayon.

L’empire immobilier qu’a bâti le sexagénaire autodidacte se fissure de toutes parts. Les déboires de HPB, sa branche dédiée à la distribution (Gap, Go Sport, 22 Galeries Lafayette de province, cafés Legal) fragilisent tout l’édifice, de l’immobilier aux hôtels de luxe. Mercredi, le tribunal de commerce de Bordeaux a placé la Financière Immobilière Bordelaise (FIB), une des entreprises de Michel Ohayon, en redressement judiciaire. La société est propriétaire de trois des plus prestigieux actifs de l’homme d’affaires: le Grand Hôtel de Bordeaux, l’Hôtel Waldorf Astoria Trianon Palace de Versailles, et le Sheraton de Roissy. Les revenus de ces établissements ne permettaient plus de faire face aux échéances de la FIB auprès de la Bank of China.

«Mon entreprise est financière et immobilière, note Michel Ohayon. Elle est basée sur la confiance et le crédit que nous accordent nos partenairesDes doutes se sont installés. Nous placer sous la protection du tribunal est un acte de gestion courageux qui permet de protéger le fruit de trente-sept ans de travail.»

«C’est quelqu’un d’étonnant»

Le sexagénaire débute sa carrière comme simple commerçant, dans une boutique de vêtements pour homme à Bordeaux. Angoissé à l’idée de ne pas parvenir à payer ses loyers, il rachète des murs des magasins. Il y réalise des travaux et convainc de grandes enseignes à la mode (Zara, Célio…) de s’y installer.

Au début des années 2000, il dit posséder un quart du cours de l’Intendance et un tiers de la rue Porte-Dijeaux, deux des principales artères commerçantes de Bordeaux. Il accumule les actifs prestigieux, des palaces aux vignobles. Collectionneur de voitures, il apprécie le luxe. À coups de paris audacieux, il se constitue une fortune chiffrée par Challenges à 1,1 milliard d’euros pour 2022. «C’est quelqu’un d’étonnant. C’est un vrai entrepreneur qui a mille idées à la seconde, constate un bon connaisseur de HPB. Mais il est mal entouré, et il écoute peu.» L’homme d’affaires est procédurier. Il n’hésite pas à manier l’intimidation pour obtenir ce qu’il veut.

La reprise de 22 galeries Lafayette de province marque son retour dans le commerce. «J’ai toujours cru et crois encore en l’avenir du commerce de centre-ville», assure-t-il. Les galeries reprises n’ont pas démérité en 2022, si l’on compare leurs performances à celles de l’ensemble du réseau des Galeries Lafayette. Michel Ohayon souhaite les conserver. Cela tombe bien: le groupe Galerie Lafayette n’a aucune intention de les récupérer. Mais il se serait bien passé d’un partenaire aussi sulfureux…

Pour Michel Ohayon, les difficultés commencent avec la reprise de Camaïeu en 2020. À l’époque, le choix du tribunal de commerce de Lille suscite la méfiance des professionnels du restructuring. Le financement du projet, peu détaillé, pose question. Mais c’est lui qui propose de reprendre le plus d’emplois. «Confier Camaïeu à Michel Ohayon n’avait aucun sens, estime un expert.Il aurait fallu privilégier l’offre concurrente, qui conservait certes moins d’emplois mais qui était susceptible d’offrir un avenir à l’entreprise.»

Aujourd’hui, Michel Ohayon «refuse qu’on lui fasse le moindre reproche». «On est venu me chercher et je n’ai repris Camaïeu que pour sauver des emplois. Je revendique le droit à l’échec.» Le serial-repreneur souligne que l’enseigne a pâti des confinements et de deux cyberattaques et assure que 46 millions d’euros ont été investis dans Camaïeu, enseigne pour laquelle il avait proposé un plan de continuation au tribunal. Tenant sur une page et demie et envoyé tardivement, celui-ci a été jugé très insuffisant par le tribunal comme par Bercy.

Gap bientôt en redressement judiciaire

«Le jour de la liquidation, la police m’a proposé de sortir de la salle du tribunal par derrière. J’ai refusé, raconte Michel Ohayon. Il y avait autour de moi 500 personnes énervées. Si j’y suis rentré, c’est parce que je savais que je ne leur avais fait que du bien.»

La scène pourrait se reproduire à Grenoble, lors de l’examen des offres de reprise de Go Sport. HPB présentera un plan de continuation. Cette fois, elle ne souhaite cependant plus être seule aux manettes. Des discussions sont en cours avec deux acteurs, un fonds d’investissement spécialisé dans la distribution et un industriel du sport. HPB souhaite reprendre à la fois Gap et Go Sport, afin d’intégrer 225 corners Gap dans les magasins Go Sport et doper sa marge.

Michel Ohayon s’est séparé récemment du président de HPB, Wilhelm Hubner, à qui il impute les ratés de son incursion dans la distribution. «Je n’ai pas choisi un spécialiste du restructuring, ou un gestionnaire de crise, déplore Michel Ohayon. J’avais la chance d’avoir un grand patron, ancien patron d’Auchan, qui en plus venait du Nord de la France. Mais cela s’est avéré une erreur.»

La subvention de 1,8 million d’euros du vélo club de Roubaix, dont Wilhelm Hubner était le président, était une erreur, estime Michel Ohayon. Le transfert de 26 millions d’euros de Go sport à Camaïeu pourrait aussi être reproché à Wilhelm Hubner. En tant que mandataire social, c’est lui qui en est comptable, alors que Michel Ohayon est simple actionnaire via la FIB. «Je ne suis pas chef d’entreprise, je suis actionnaire, souligne ce dernier. On traîne injustement mon nom dans la boue.» Un bon connaisseur du dossier nuance ce constat. «C’est un entrepreneur. Il n’aime pas voir tomber les boîtes, donc il fait remonter de l’argent.»

La principale société de Michel Ohayon en redressement judiciaire

Mais le vendredi 17 février, on apprend auprès du tribunal de commerce de Bordeaux que la holding principale de Michel Ohayon, via laquelle il a bâti son empire hôtelier et immobilier, a été placée en redressement judiciaire. La SAS Financière immobilière bordelaise (FIB) a été déclarée en cessation de paiement le 7 février à la demande de son propriétaire. Un administrateur et un mandataire judiciaires ont été nommés mercredi pour une période d’observation de six mois.

Le jugement rendu par le tribunal n’a pas pu être consulté par l’AFP. Les derniers comptes publiés par la FIB, correspondant à son exercice financier 2020, faisaient ressortir une perte de 31 millions d’euros et un endettement de 477 millions. La holding contrôle une trentaine de filiales. Début février, trois d’entre elles avaient été placées en redressement judiciaire pour le non-remboursement de plus de 200 millions d’euros d’emprunts réclamés par Bank of China, qui les a assignées devant le tribunal de commerce de Bordeaux. Le principal prêteur de l’investisseur n’a perçu « aucun remboursement », après échéance, de trois prêts – de 56, 70 et 75 millions d’euros – octroyés entre février 2014 et janvier 2017 à ces trois sociétés, selon les jugements consultés par l’AFP.

Ces dernières, la SNC Paris Le Havre et les Sarl Travelport et Versailles Holding, sont toutes contrôlées in fine par la FIB de Michel Ohayon et recouvrent ses actifs dans l’hôtellerie de luxe – respectivement le Grand Hôtel de Bordeaux, le Sheraton de l’aéroport de Roissy et le Waldorf Astoria Trianon Palace de Versailles. Le placement en redressement judiciaire de ces sociétés, propriétaires des murs, ne menacent pas l’activité des établissements hôteliers à ce jour, a affirmé vendredi à l’AFP un porte-parole du Grand Hôtel de Bordeaux. Contacté vendredi par l’AFP, un porte-parole a déclaré que le placement en redressement judiciaire de la FIB n’avait « pas de conséquences » pour Hermione People and Brands (HPB).

Avec lefigaro et challenges