Chambon sur Lignon, terre de résistance

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Imaginez un archipel de fermes, de hameaux, de villages jetés sur un vaste plateau, à 1000 mètres d’altitude. La commune principale, c’est le Chambon, 2400 habitants aujourd’hui. Pendant la guerre, on ne pouvait les compter. Après bien d’autres, de nombreux Juifs se sont réfugiés là-haut.

Quelques 2000 ont été nominalement identifiés mais il y en eut davantage auxquels il faut ajouter d’autres personnes menacées qui se sont repliées dans la montagne. Camus muni de faux papiers y séjourna plusieurs mois de 1943. Il logeait dans une maison au nom prédestiné, le Bon Accueil. Le Chambon était en effet une station touristique d’altitude dès l’avant-guerre : hôtels et pensions de famille s’ouvrirent aux différentes vagues de réfugiés qui, à partir de 1940 vinrent s’échouer là. Mais les paysans ou les commerçants pouvaient aussi bien donner l’asile. L’Institut Yad Vashem a jusqu’ici distingué 84 Justes au Chambon et aux environs mais là encore, il y en eut tant d’autres dont beaucoup auraient refusé le titre décerné à Jérusalem : « Nous devions le faire, nous l’avons fait, c’est tout ».

Cette soirée dont vous voulez parler a eu lieu à l’Arbre vagabond, une ancienne école isolée au bout d’un chemin et devenue aujourd’hui librairie et lieu de rencontres.

C’est la demeure maintenant ouverte à tous de Jean-François Manier qui y avait d’abord créé une maison d’édition de poésie, Cheyne. Dans sa bibliothèque personnelle, on trouve beaucoup de Francis Ponge qui habita non loin et parlait très bien de cette terre de passage devenue terre de pacage. La soirée eut lieu un dimanche à l’heure ou à peu près à laquelle les pasteurs rendaient visite à leurs paroissiens pour prier, échanger quelques informations et un morceau de gâteau. Car le plateau du Chambon, c’est une haute terre du protestantisme. Le pasteur Trocmé, l’un des animateurs de la résistance spirituelle pendant la guerre, raconte qu’il s’ennuyait souvent dans la routine des dimanches après-midis. Mais le protestantisme, ici, plus qu’ailleurs, est sans cesse traversé de réveils. Se sont levés ici des dissidents de toutes sortes : les darbystes et les Purs qui tiennent leurs assemblées propres, les pentecôtistes qui parlent en langues. Trocmé et son confrère Theis qui avaient été nommés au Chambon dans les années 30 faisaient eux-mêmes figure de minoritaires : calvinistes, ils étaient aussi pacifistes jusqu’à l’objection de conscience et la HSP – Haute Société protestante – des villas d’estivants les regarda toujours d’un drôle d’air. La guerre permit aux pasteurs de mettre en mouvement la société paysanne. Ce furent, dit Trocmé dans d’extraordinaires Mémoires, « nos plus belles années ». Son charisme qui le porta toujours de réveil en réveil put se déployer totalement sur un plateau dont il voulait faire un lieu d’ utopie fraternelle .

Quand Jean-François Manier et sa femme créèrent leur maison, au tournant des années 7O-80, la trace du refuge n’était guère sortie encore de la mémoire des familles.

Et on se disait que le vent, la burle, qui, l’hiver, vous faire perdre votre chemin, pourrait l’effacer. Pour réveiller le souvenir du réveil, il fallut des interventions extérieures.

Celle, depuis Jérusalem de Yad Vashem. Quand Trocmé en reçoit la médaille de Juste, sa femme Magda, aussi importante que lui et qui d’ailleurs n’était pas protestante, déclare : « Mais le mérite en revient à la foule des paysans du plateau ». Deuxième intervention essentielle : celles de réfugiés reconnaissants tel Pierre Sauvage qui signe un film en 1986. Au fil des décennies, des plaques sont posées, des cérémonies commémoratives organisées. Et des expositions, des publications. Un Lieu de mémoire est ouvert en 2013. En 2004, Jacques Chirac et Simone Veil se sont rendus sur le Plateau. Visite d’hommage du pouvoir, symétrique de celle, menaçante, qu’avait faite le commissaire à la Jeunesse de Pétain. C’était l’été 42, après la rafle du Vel d’hiv qu’avaient osé reprocher au représentant de Vichy les élèves du Collège Cévenol, le seul établissement d’enseignement secondaire des protestants en France, la tête de pont de la résistance spirituelle. Peu à peu ce qu’avaient vécu individuellement les familles de paysans comme celles des réfugiés s’est inséré dans une dimension plus collective. Du souvenir qui aurait pu devenir anecdote, le Chambon passa à l’histoire.

Avec la conscience d’une responsabilité pour le présent et l’avenir

Le livre d’or de L’arbre vagabond garde la trace de deux passages de SOS Méditerranée. Le dernier, c’était il y a peu de mois – époque Ocean Viking. Le premier, c’était encore au temps de l’Aquarius. Un des ses passagers avait raconté à l’assemblée du dimanche comment il avait tenu la main d’un ami qui se noyait sans pouvoir faire davantage pour lui. C’était un Africain qui était parvenu au Chambon grâce aux réseaux des protestants. Car ceux-ci sont persistant. Un autre pasteur dont il faut aussi citer le nom, Guillon allait ainsi, pendant la guerre, quérir en Suisse l’argent nécessaire au Chambon. Et il empruntait les mêmes chemins discrets que ses prédécesseurs du XVIe et du XVIIe siècles quand ils allaient chercher des secours dans la Genève de Calvin. ‘ »Nous devions le faire, nous l’avons fait, c’est tout. Mais n’attendez pas de nous que nous vous livrions nos secrets. Ils pourraient encore servir dans les temps qui viennent. »

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