Le massacre de Maillé, un crime nazi passé sous silence pendant près de cinquante ans

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En 1944, les troupes allemandes ont perpétré plusieurs massacres de civils à travers la France. Si la tragédie d’Oradour-sur-Glane est restée dans les mémoires, celle de Maillé survenu le 25 août, le jour même de la libération de Paris, est tombé dans l’oubli près de 50 ans avant d’être remis en lumière.

25 août 1944 : les cris de joie résonnent dans le tout-Paris où l’heure est à la fête. Après quatre années d’occupation par les troupes allemandes, la Ville Lumière est enfin libérée. « Les derniers ennemis anéantis dans la capitale !« , titre le journal L’Humanité. A près de 300 kilomètres de là, en Indre-et-Loire, la barbarie nazie continue pourtant de faire des victimes.

Ce même jour, le village de Maillé, à une quarantaine de kilomètres de Tours, est investi par des dizaines de soldats allemands. En quelques heures, ils massacrent méthodiquement la quasi-totalité des habitants avant de bombarder le bourg pour achever sa destruction. Bilan de la tragédie : 124 morts.

Ce bilan fait de Maillé le théâtre du deuxième plus important massacre de population civile perpétré par les Allemands sur le sol français pendant la Seconde Guerre mondiale. A la différence d’Oradour-sur-Glane, il a cependant fallu pas moins de cinquante ans pour que le drame sorte de l’oubli et que Maillé soit reconnu village martyr.

« Ils tuaient tout ce qu’ils voyaient »

Le massacre de Maillé a lieu alors que les troupes allemandes se replient vers le nord. Le bourg est situé à proximité de la ligne de démarcation et de deux voies de communication de première importance, la nationale 10 et la voie ferrée reliant Paris et Bordeaux. Durant le mois d’août, les environs voient ainsi passer des dizaines de milliers de soldats allemands.

Dans le même temps, les actions de résistance se multiplient dans la région. Le 24 août, dans une ferme située à 2 kilomètres de Maillé, deux véhicules allemands sont pris à partie par des maquisards qui font au moins un blessé. Couplée à plusieurs sabotages ayant eu lieu les jours précédents, l’altercation va être l’un des éléments déclencheurs de la tragédie.

Le lendemain matin, une troupe de soldats allemands encercle Maillé et empêche toute personne d’y entrer ou d’en sortir. Une fois pénétrés dans le village, l’unité SS passe de maison en maison pour tuer hommes, femmes et enfants avant de mettre systématiquement le feu à chaque bâtiment.

« Ils tuaient tout ce qu’ils voyaient, tout ce qui bougeait, même les vaches, les chevaux, les chiens« , a témoigné Gisèle Bourgoin pour un reportage de France 3. Elle a à peine 9 ans quand elle doit se cacher dans une cave avec sa mère et ses frères et sœurs pour échapper à la tuerie durant laquelle 17 membres de sa famille périssent.

Le massacre dure pas moins de trois heures. Au total, 124 personnes sur les 500 habitants de Maillé sont tuées par les soldats ou périssent dans les incendies. Parmi eux, 37 hommes, 39 femmes et 48 enfants de moins de quinze ans. La victime la plus jeune est âgée d’à peine trois mois, la plus vieille de 89 ans.

Les Allemands quittent le village en fin de matinée. Mais leur œuvre n’est pas terminée. En début d’après-midi, une pièce d’artillerie est dirigée vers Maillée et commence à bombarder les maisons encore debout. En plus d’une heure, plus de 80 obus sont tirés, rayant définitivement le bourg de la carte.

Des victimes « condamnées à l’oubli »

« Un nouvel Oradour en Indre-et-Loire. Maillé, village martyr. Les trois-quarts de la population massacrée« , titre le journal L’Humanité en septembre 1944. Malgré l’ampleur du drame, toutefois, cet épisode ne connaît pas le retentissement du massacre d’Oradour-sur-Glane survenu le 10 juin 1944. En cause notamment : la simultanéité de la Libération de Paris.

« Les cris de joie des Parisiens fêtant leur libération recouvraient ceux des Françaises et des Français encore victimes du nazisme« , a commenté Kader Arif, secrétaire d’Etat chargé des anciens combattants et de la mémoire repris par l’AFP, lors du 50e anniversaire du drame en 2014.

La coïncidence entre les deux événements a « condamné les victimes à l’oubli« , a souligné de son côté Bernard Eliaume, alors maire de la commune. Dès 1945, ce sont les ruines du village d’Oradour restées intactes que les autorités françaises ont choisi d’ériger en symbole du martyr civil et de la barbarie nazie tandis que le village d’Indre-et-Loire a été reconstruit.

Plusieurs éléments peuvent expliquer ce choix, comme l’a détaillé Clotilde Vandendorpe, doctorante en histoire contemporaine, dans son article « Le massacre de Maillé (25 août 1944)«  publié en 2017 dans la revue Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest. Le nombre de victimes, notamment, est moindre à Maillé qu’à Oradour où le bilan atteint 642 victimes.

Les preuves du massacre sont aussi moins abondantes. Alors que les coupables de la tuerie du 10 juin sont très rapidement identifiés, le doute plane sur les bourreaux des civils tourangeaux. Les archives conservent à peine deux bouts de papier manuscrits trouvés sur place et un rapport de gendarmerie pauvre en indices.

Pendant un demi-siècle, le silence s’est peu à peu installé dans les bâtiments reconstruits de Maillé où la vie a repris son cours. Jusqu’à ce que les Archives départementales d’Indre-et-Loire ne décident de réaliser une exposition consacrée à la tragédie en 1994 et que des survivants ne donnent naissance à l’association « Pour le Souvenir de Maillé ».

Deux films sont réalisés à partir de leurs témoignages au début des années 2000. Une « Maison du Souvenir » ouvre également ses portes en 2006 dans un ancien café du village, l’un des rares bâtiments à avoir échappé à la destruction. Objectif : créer un lieu de mémoire pour rappeler, à travers des photos et d’autres documents, le massacre que Maillé a connu.

Enquête pour retrouver les coupables

C’est aussi l’enquête initiée par un procureur allemand, Ulrich Maass, qui contribue dès 2004, a fait sortir le drame de l’oubli. Le crime de guerre étant imprescriptible outre-Rhin, le magistrat s’empare de l’affaire pour tenter d’en identifier les responsables. Il passe en revue les archives disponibles dont celle de la Gestapo.

L’enquête permet d’identifier l’un des auteurs des faits : il s’agit du sous-lieutenant Gustav Schlüter qui conduisait le véhicule pris pour cible par les maquisards la veille de la tuerie. Des documents révèlent que l’homme a été condamné à mort par contumace en 1952 mais n’a jamais été retrouvé. Il est mort à son domicile en 1965 sans avoir été inquiété.

Qui étaient les autres bourreaux ? Les investigations ont conclu que la colonne était composée d’anciens combattants sur le front de l’est, stationnés à Châtellerault, à une trentaine de kilomètres au sud de Maillé. Mais leur identification s’est avérée des plus difficiles. En 2017, l’affaire a finalement été classée sans suite par le parquet allemand.

« Quatre inculpés ont pu être identifiés, ils étaient toutefois tous soit décédés, soit tombés durant la Seconde Guerre mondiale. Les autres personnes n’ont pu être identifiées« , a précisé le procureur allemand lors de l’annonce relayée il y a cinq ans par l’AFP. Et les soldats survivants interrogés « ont tous dit ne pas avoir participé au massacre« .

« Le problème, c’est l’ancienneté des faits, c’est une course contre la montre. On pense qu’une centaine de soldats allemands ont participé au massacre et qu’il en reste une vingtaine aujourd’hui, selon une estimation haute« , a souligné pour sa part à l’AFP Me Marc Morin, avocat au bureau de Tours qui défend 32 survivants ou descendants de victimes.

Reconstituer la vie de Maillé avant et après le drame

Jusqu’ici, aucun nouvel élément n’a refait surface. Mais l’association « Pour le Souvenir de Maillé » s’applique à pérenniser la mémoire du massacre à travers son musée. Depuis plusieurs mois, une commission tente également de rassembler des photographies, témoignages et documents afin de reconstituer la vie du village avant et après le drame.

« L’une des démarches est notamment l’identification des lieux et des personnes qui figurent sur chacun des clichés. Notre objectif est de donner un visage à chacune des victimes« , explique la page Facebook de la Maison du Souvenir en commentaire d’une photo d’un jeune enfant, Michel Guerrier, l’une des victimes du massacre âgée de trois ans et demi.

Michel Guerrier, 3 ans et demi, Achille Barré, 38 ans, Louis Bourguignon 74 ans, Marie Guiton, 26 ans… Alors qu’aucun monument imposant n’avait initialement été érigé pour remémorer le drame, les noms des 124 habitants et leur âge sont désormais listés sur une stèle de granit dressée au milieu du cimetière où la plupart ont été inhumés.

C’est au pied de ce mémorial que le 25 août prochain, comme chaque année, seront déposées des gerbes de fleurs pour honorer le souvenir de ce village martyr resté trop longtemps dans l’oubli.

Source geo