Juliusz Fromm : du shtetl de Konin à l’invention du préservatif en latex

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En boyaux, en os ou en bois : les hommes déploient depuis des millénaires des trésors d’imagination pour bricoler leurs outils contraceptifs. Mais, qui l’eût cru, le véritable inventeur de notre préservatif moderne, en latex et sans couture, est d’origine juive polonaise. Connaissez-vous seulement son nom ? Fort à parier que non. Pourtant, Juliusz Fromm mériterait lui aussi, de figurer au panthéon des Polonais illustres ! Lepetitjournal.com a décidé de réparer cette injustice en vous racontant son histoire.

Une histoire du préservatif, entre esthétisme et protection

Les premiers « préservatifs » – si tant est qu’ils aient préservé de quelque-chose, remonteraient aux Egyptiens. Il n’est pas clair si leur finalité était le contrôle des naissances ou la protection contre les maladies vénériennes. Par contre, à en juger par les rares illustrations qui nous sont arrivées, les capuchons en cuir, coton, argent ou en coquille d’escargot (l’invention humaine n’a décidément pas de limites !) jouaient indéniablement un rôle esthétique.

Les anciens Grecs et Romains optent pour des protections masculines en intestins et vessies d’animaux (cochons, moutons, chèvres…).

En Chine ou au Japon – on a recours à des matériaux plus raffinés comme le papier de soie ou les écailles de tortue. Souvent rigides, dans la riche ars amandi orientale, ils auraient servi autant de protections que de sex-toys.

La propagation de la syphilis, possiblement arrivée en Europe avec les marins de Christophe Colomb, leur donne une nouvelle légitimité. La maladie fait des ravages, jusqu’au jour où un anatomiste italien nommé Fallopius, teste sur 1.000 hommes un sachet en lin imbibé de sels inorganiques. Le procédé s’avère très efficace.

Le préservatif, jusqu’alors artisanal, rentre dans l’ère industrielle grâce à Mr Goodyear (oui, oui  celui-là même dont le nom figure sur vos pneus). En 1880 il fabrique un prototype en caoutchouc vulcanisé. Lavable après usage, il est garanti cinq ans ! Bien que l’objet fasse 2 millimètres d’épaisseur et soit muni d’une vulgaire soudure sur le côté, il commence à ressembler au préservatif moderne.

C’est finalement un Polonais aujourd’hui assez peu connu qui apporte la dernière touche à ce monument de l’inventivité humaine.

Ironie de l’histoire… La Pologne berceau du préservatif

La très conservatrice Pologne (telle que nous la connaissons en 2022) est le dernier pays à venir à l’esprit lorsqu’on parle de contraception… Et pourtant, le père – osons le mot – du préservatif sans soudure en latex vient de la petite ville de Konin au cœur de l’actuelle Pologne.

Juif, né dans la culture polonaise au sein de l’empire russe, ayant fait fortune en Allemagne avant de mourir en exil en Angleterre – voilà comment résumer en quelques mots une biographie qui ressemble à de nombreux destins polonais de cette époque.

Juliusz Fromm (de son vrai nom Israel From), chimiste et entrepreneur, est né le 4 mars 1883 dans le shtetl de Konin à l’est de Poznan, dans la communauté juive. A l’âge de 10 ans, il déménage avec sa famille à Berlin. Âgé de 15 ans, après la mort prématurée de ses parents, il roule puis revend des cigarettes au détail pour nourrir ses 6 frères et sœurs. Il réussit pourtant à assister à des cours du soir en chimie.

En Allemagne notamment, l’usage du préservatif se normalise lentement. Celui-ci est encore surtout fait en peau de bête traitée. Fromm remarque que si la demande existe, l’offre n’est pas satisfaisante. La grossesse non planifiée de sa compagne et le mariage qui s’ensuit l’ont peut-être aussi inspiré…

1912, la naissance du préservatif moderne : « La concurrence crève »

Comme Goodyear, il décide d’utiliser du latex mais pour l’amincir, il le liquéfie en le mélangeant avec de l’essence, et y trempe des formes phalliques. Il ne reste plus qu’à les enrouler. A partir de 1914, Fromm développe sa production dans son Fromm Act Gummiwerke Company Ltd et rencontre un franc succès.

En fournissant notamment l’armée allemande lors de la 1ère guerre mondiale. Son slogan est vendeur : La concurrence crève.

Le Polonais dépose son brevet en 1916 et commence la production de masse. Dès 1919, il en produit 150.000 par jour. Il ouvre des locaux au Danemark, au Royaume-Uni, en Hollande et en Pologne, mais c’est en Allemagne que le succès reste le plus grand. La première guerre mondiale y a entraîné une petite révolution sexuelle. Les maladies vénériennes se répandent. Les évêques ont beau fustiger toute forme de contrôle des naissances, il y vend 50 millions d’unités par an. Les premiers distributeurs font leur apparition en Allemagne puis en Pologne. « Fromm » devient synonyme de préservatif.

Une triste fin, le 12 mai 1945

L’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler met fin à la prospérité de Fromm Act. En 1938 il est contraint de brader sa société à la belle-mère d’Hermann Göring et en 1939 il fuit en Angleterre. Il perd aussi trois de ses frères et sœurs à Auschwitz et 4 jours après la capitulation des nazis, il meurt d’une crise cardiaque, le 12 mai 1945.
Après la guerre, Herbert, le fils de Juliusz, doit payer le prix fort (174.000 marks) à un cousin de Göring pour racheter le droit d’utiliser son propre nom. Les préservatifs Fromm ont depuis été rebaptisés « Billy Boy », se vendent sous la marque Mapa et dominent le marché allemand.

L’enfant du pays obtient une reconnaissance tardive à Konin

Le 4 mars 2011, le jour de son 128e anniversaire, une partie des habitants de Konin avait organisé un happening à la mémoire de leur illustre concitoyen. Ils avaient habillé pour l’occasion une fontaine du centre ville d’un préservatif géant. Au grand dam des autorités municipales qui n’avaient pas vu d’un bon œil ce genre de promotion, jugée indécente pour la ville. Pour le maire de la ville de cette époque, l’association de Konin au préservatif se révélait infiniment moins honorable que celle, plus traditionnelle, au bassin houiller. Question de goût. La population, quant à elle, avait accueilli l’événement plutôt avec sympathie. Les organisateurs s’étant défendus d’ailleurs de toute promotion de la contraception, avaient simplement déclaré vouloir honorer leur concitoyen.


8 ans plus tard, autre son de cloche : en 2019, toujours à Konin, une exposition « Fromm Konin with love » consacrée à la vie et aux réalisations de Julius Fromm a été officiellement présentée. Le petit-fils de Julius, Ray Fromm, venu d’Angleterre spécialement pour l’occasion, a pu rendre hommage à son grand-père inventeur. « Fromm Konin with love » présentait des photos et des documents provenant de la collection de Ray Fromm, qui avait alors déclaré : « C’est bon de voir Fromm revenir chez nous ! ». Ainsi soit-il…

 

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… Mais nul n’est prophète en son pays

Le préservatif serait le moyen de contraception le plus répandu au pays de Jean-Paul II, les autres méthodes de contraception ou de régulation des naissances ayant été clairement mises à mal ces dernières années…

Serait-ce uniquement le tabou entourant la contraception qui a empêché Julius Fromm de rentrer au panthéon des grands scientifiques et entrepreneurs polonais, ou ses origines et sa naturalisation allemande rentrent-elles également en ligne de compte ? Marie Curie-Skłodowska a bien été naturalisée française en 1895, cela ne l’empêche pas de recevoir encore aujourd’hui les honneurs qu’elle mérite dans son pays d’origine…

On peut au moins se prendre à rêver que le portrait de Julius Fromm (faute de son invention – afin de ménager les esprits chagrins) illustre un jour un timbre-poste en Pologne ? On ne sait jamais, l’appel est lancé… Si vous nous lisez, Madame Poczta Polska, Julius Fromm ne mériterait-il pas, lui aussi, d’être timbré ?

Pour aller plus loin : la Fundacja im. Juliusa Fromma – Fondation Julius Fromm de Konin

La Fundacja im. Juliusa Fromma, Fondation Julius Fromm, basée à Konin a pour principal objectif de construire un musée, mais pas que… Cela prend du temps, donc n’hésitez pas à les soutenir en vous rendant sur leur page Facebook.

Source lepetitjournal

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