Comment le wokisme nourrit l’antisémitisme

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Aux États-Unis, une vision radicale de la justice sociale ferait le lit des actes antisémites, selon une association juive de défense des valeurs libérales. Par David Bernstein, Nicole Levitt et Daniel Newman* pour Quillette** (traduction par Peggy Sastre).

En 2019, le service veillant à la bonne santé mentale des étudiants de Stanford (le CAPS) lançait un programme de formation sur la diversité, l’équité et l’inclusion (DEI) censé sensibiliser les jeunes au racisme institutionnel. Mais, dans les faits, pour comprendre comment des formes d’endoctrinement radicales à la justice sociale peuvent alimenter l’antisémitisme, l’initiative aura tout eu d’un cas d’école.

En 2021, le Dr Ron Albucher, psychiatre à Stanford et ancien directeur du CAPS, ainsi que sa collègue Sheila Levin, spécialiste des troubles du comportement alimentaire dans ce même département, ont déposé une plainte auprès des organismes fédéraux et étatiques de défense des droits civils pour ce qu’ils jugeaient être du « harcèlement antijuif grave et persistant ». « Malheureusement », écrivaient les plaignants dans une lettre ouverte publiée l’été dernier par le Stanford Daily, « nous avons découvert que le programme censé contribuer à la création d’un environnement inclusif pour tous les membres de la communauté de Stanford perpétuait, en réalité, les mêmes abjectes discriminations qu’il cherchait à éliminer ».

Des incidents antisémites intentionnellement ignorés

Les séminaires de discussion organisés par le CAPS entendaient principalement aborder l’injustice raciale subie par les individus regroupés en grandes catégories – Noirs, autochtones ou encore personnes de couleur. Des catégories auxquelles les organisateurs s’étaient référés pour répartir les participants dans des « groupes d’affinité » racialement ségrégés. Pour leur part, Albucher et Levin avaient été affectés au groupe étiqueté « blanchité et responsabilité ». Selon eux, au cours des séances, les organisateurs du séminaire allaient « dénigrer et marginaliser les juifs en les présentant comme de puissants et privilégiés agresseurs contribuant au racisme systémique ». Dans le même temps, les modérateurs auraient « intentionnellement ignoré des incidents antisémites » survenussur le campus.

Dans un cas, par exemple, le groupe DEI s’était réuni pour une session spéciale portant sur le « Zoom Bombing » d’une visioconférence de l’université de Stanford, pourrie par des messages racistes et antisémites – des insultes comme « nègre » ou encore des images de croix gammées avaient été postées en masse.

Selon Albucher et Levin, « durant la discussion sur cet événement […], les responsables du comité DEI ont décidé de ne pas parler des croix gammées sous prétexte qu’ils ne voulaient pas que l’antisémitisme domine la discussion vu que les juifs sont de riches propriétaires d’entreprises. Lorsque d’autres croix gammées ont été découvertes dans la Memorial Church [de Stanford], les animateurs de DEI ont déclaré que cet incident serait abordé seulement si le temps le permettait. Et il n’en a jamais été question. Le fait de ne même pas admettre la présence d’images de propagande ayant précisément contribué au génocide des juifs, surtout pendant une formation DEI, a de quoi profondément inquiéter ».

Dommage collatéral d’une croisade contre le « privilège blanc »

« Ces épisodes auront attiré pas mal d’attention outre-Atlantique parce que Stanford est un établissement d’élite, que les agissements dénoncés sont relativement univoques et que des témoins ont officiellement porté plainte auprès d’organismes gouvernementaux. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé. De fait, ce qui s’est passé à Stanford est emblématique des doctrines idéologiques progressistes faisant de la communauté juive un dommage collatéral d’une croisade contre la « blanchité » et le « privilège blanc ».

Ce courant d’origine universitaire est connu sous diverses dénominations. Mais on parle le plus généralement de Justice sociale critique (CSJ), dans laquelle s’insèrent la Théorie critique de la race (CRT) et d’autres perspectives théoriques incitant à appréhender la société comme traversée, de part en part et jusque dans ses moindres recoins, par le racisme, le sexisme et d’autres délétères marques d’intolérance. Bien que nombre des partisans de ce mouvement idéologique le fassent de bonne foi et n’aient certainement pas l’intention de faire progresser l’antisémitisme, c’est bien l’effet que l’on constate.

Disons le tout net, nous adhérons au principe général selon lequel toutes les formes de discrimination doivent être dénoncées et combattues (à l’instar, d’ailleurs, d’Albucher et Levin qui commençaient leur lettre ouverte en déclarant : « En tant que psychothérapeutes, nous soutenons fermement les initiatives de diversité, d’équité et d’inclusion »). Mais, vu la façon dont l’idéologie de la justice sociale critique s’est retournée contre les juifs, notre groupe, l’Institut juif des valeurs libérales (JILV), basé aux États-Unis, s’oppose à ce qu’elle continue d’être imposée aux institutions et collectivités, y compris (cruelle ironie) à de nombreuses organisations juives. De même, nous encourageons d’autres groupes juifs à faire entendre leur voix, qu’importe que les partisans de la CSJ présentent leurs idées comme de l’« antiracisme » ou autre cause consensuelle. Nous invitons également nos lecteurs à consulter ce livre blanc, publié par notre groupe, dans lequel nous détaillons comment l’idéologie de la CSJ nuit à la communauté juive et, dans certains cas, alimente l’antisémitisme.

Premièrement, la CSJ alimente le mythe d’un privilège juif monolithique, qui a longtemps été un trope de la propagande antisémite. Des tracts ayant circulé à l’université de l’Illinois, par exemple, montraient un quarteron de petits bonshommes flanqués d’une étoile de David et dominant le reste de la société. Cet antisémitisme contemporain pare la vieille haine réactionnaire de nouveaux atours progressistes. En effet, lorsque le hashtag #JewishPrivilege est devenu viral sur Twitter, à l’été 2020, il avait « uni la gauche woke et l’alt-right dans leur antisémitisme », comme l’avait titré un quotidien de Floride. Clubhouse, un réseau social, avait fermé en 2021 plusieurs salons de discussion qui, selon un utilisateur, étaient consacrés à « la manière dont les juifs contrôlent la réserve fédérale » et « ont été responsables de la traite transatlantique des esclaves ».

Atteinte à l’autodétermination

Ensuite, la CSJ contribue à « l’antisémitisme d’effacement », formule que l’on doit à Daphna Kaufman, de l’ONG sioniste Reut. L’antisémitisme d’effacement catégorise les juifs ashkénazes d’Europe comme « blancs » – une « atteinte de facto à l’autodétermination narrative juive qui nie les droits des juifs, individuellement ou collectivement, à définir leur propre identité, expérience et vulnérabilité. Soit en grande partie une conséquence involontaire du discours progressiste contemporain ». Pour revenir au CAPS de Stanford, les organisateurs « estiment que parce que je suis juive, je suis blanche, ou que je peux me cacher derrière mon identité blanche », écrit Levin. Comme elle l’a ensuite déclaré au journal étudiant de l’université, « mon peuple a été assassiné parce que nous étions considérés comme des polluants pour la race blanche, alors se faire dire que je devrais m’identifier et ressembler aux gens qui ont systématiquement imposé un génocide aux juifs […], j’ai ressenti cela comme une trahison de ma famille ».

Si, selon Kaufman, cette marginalisation des juifs n’est pas intentionnelle, elle découle directement de cette notion déconcertante : que le monde se divise entre non-Blancs opprimés et Blancs oppresseurs. Le corollaire de cette vision binaire et manichéenne est que les formes spécifiques d’intolérance touchant les juifs en tant que juifs ne doivent pas être dénoncées – une idée résumée par une étrange séquence survenue en mai 2021 à l’université Rutgers durant laquelle la chancelière avait, après avoir condamné la recrudescence d’attaques antisémites dans le pays, fait marche arrière parce qu’elle n’y avait pas rhétoriquement associé une condamnation simultanée de l’islamophobie.

À peine deux mois plus tard, April Powers, responsable de l’équité et de l’inclusion au sein d’une grande association américaine d’écrivains et d’illustrateurs jeunesse, par ailleurs juive noire, était contrainte de démissionner de son poste sous la pression et les menaces de mort après avoir publiquement condamné les attaques antisémites, mais pas l’islamophobie. L’Holocauste en vient même à être dépouillé de son caractère juif : en 2020, un musée de l’Holocauste en Floride avait mélangé des citations antiracistes et des références à l’Holocauste dans une exposition sur le racisme en Amérique. Et on se pince de voir des étudiants banaliser l’Holocauste en n’y voyant qu’un « crime entre Blancs ».

Dans la catégorie des « opprimés »

En outre, la CSJ promeut le concept d’intersectionnalité, le paradigme progressiste désormais populaire faisant de l’expérience de vie d’un individu le produit mathématique de ses identités entrecroisées et servant à générer des formes complexes et composées de discrimination et de désavantage. Sous la rubrique vague de l’intersectionnalité – et suivant le caractère binaire et manichéen de la CSJ de manière plus générale –, les groupes ayant une « conscience critique » sont poussés à se solidariser avec d’autres groupes sans aucun autre lien qu’un placement dans la catégorie des « opprimés ».

À l’université de Columbia, par exemple, les Étudiants pour la justice en Palestine a formé une alliance avec No Red Tape, une association de lutte contre les violences sexuelles. Un rapprochement justifié parce que « la manière dont No Red Tape conçoit la violence sexuelle est une forme d’oppression qui est liée à d’autres formes d’oppression » et que « la violence sexuelle est une question politique plus profonde, qui ne peut être dissociée ou séparée des autres identités opprimées ». Bien sûr, le lien est ici purement rhétorique. Mais, puisque les juifs (et en particulier les juifs israéliens et sionistes) sont rangés dans les sources d’oppression, il s’agit d’un lien que de nombreux étudiants sont désormais contraints d’accepter.

Les juifs israéliens présentés comme un Ku Klux Klan du Moyen-Orient

De fait, puisque la CSJ incite à couler la relation entre Israël et les Palestiniens dans le même moule de l’oppresseur blanc contre la victime non blanche, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’hostilité à l’égard d’Israël soit si ancrée dans le mouvement Black Lives Matter et si souvent avalisée par les universitaires qui le soutiennent. Lors de la crise israélo-palestinienne de 2021, opposant Israël et le Hamas, des démocrates progressistes avaient vilipendé l’État juif pour ses mesures d’autodéfense. Un membre du Congrès, Jamaal Bowman, avait déclaré qu’Israël assassinait « des corps noirs et marrons », comme si le Hamas était un gigantesque George Floyd collectif.

À l’université de Princeton, une « déclaration de solidarité » rédigée par des universitaires allait même dénoncer la « suprématie juive », inepte tentative de présenter les juifs israéliens comme un Ku Klux Klan du Moyen-Orient. Black Lives Matter a pu également tweeter son soutien à la « Palestine libre », tout en qualifiant Israël de « colonisateur » et en essayant d’associer le définancement de la police américaine à des fins de soutien à Israël. Les actes antisémites ne cessent de se multiplier dans le monde, et le prétexte d’une riposte à Israël leur sert souvent de justification. L’idéologie de la CSJ ne peut que galvaniser un tel déferlement dans la mesure où elle brouille la frontière entre la haine antisémite et une légitime protestation en faveur de la justice sociale.

Aujourd’hui, les juifs américains sont de plus en plus politiquement sans abri, aliénés à la fois par la droite populiste et par l’idéologie CSJ qu’ils voient infuser dans les courants idéologiques progressistes au sein du Parti démocrate (pour près de 70 % des juifs, le Parti démocrate est leur maison, selon différents sondages Gallup). Sur les campus, il arrive que de jeunes sionistes progressistes soient effectivement obligés de choisir entre leur idéologie de gauche et leurs affiliations religieuses – on leur demande de laisser leur sionisme à la porte et ils s’exécutent de peur d’être vus comme des « complices du racisme ».

De même, des activistes juifs LGBTQ + ont été expulsés des défilés pour les droits des homosexuels, à Chicago et à Washington, pour avoir arboré des drapeaux arc-en-ciel flanqués d’une étoile juive. Et, en 2021, la campagne Instagram de la « Marche gouine » de Chicago montrait une femme brûlant les drapeaux américain et israélien. Si ces tendances se confirment, de nombreux juifs américains pourraient se retrouver dans une situation similaire à celle des juifs britanniques après l’ascension de Jeremy Corbyn et de ses alliés à la tête du Parti travailliste britannique en 2015.

De Blancs à « hyper-Blancs »…

Autre répercussion de la CSJ, le fait que les succès professionnels et universitaires des juifs soient dénigrés, présentés qu’ils sont comme des bénéficiaires « conditionnels » ou « contigus » du suprémacisme blanc. Par exemple, un programme d’études en travail social, inspiré de la théorie critique, enseigne que l’auto-émancipation des juifs « est un mythe ». Après être « devenus blancs », les juifs auraient au contraire tiré profit de programmes fédéraux permettant « aux juifs et aux autres immigrés européens d’être reconnus ou récompensés ». De fait, selon la notion d’« équité » défendue par Ibram X. Kendi, toute disparité de résultats entre groupes est a priori la conséquence de discriminations. Si on suit cette logique, les juifs surpassant les non-juifs dans certains domaines sont même encore pires que les Blancs : ils sont des « hyper-Blancs ».

Il y a un point beaucoup plus large sur lequel nous allons terminer – et qui concerne aussi bien les juifs que le reste de la population. En se focalisant sur la couleur de la peau et l’ascendance, la CSJ sape tous les principes issus du siècle des Lumières et qui ont fait des États-Unis, comme d’autres démocraties occidentales, des phares de la liberté et du pluralisme depuis des générations.

Ce qui est particulièrement préoccupant pour les juifs car, tout au long de notre histoire moderne, nous avons généralement prospéré dans des sociétés engagées en faveur du rationalisme, de la raison, de la logique et du débat – par opposition aux sociétés divisant les êtres humains en catégories ethniques rigides, séparant les « bons » des « mauvais ». De même, les partisans de la CSJ n’ont eu de cesse de faire preuve d’intolérance, parfois d’une manière très choquante, face à la dissidence intellectuelle et la critique de leurs dogmes, ce qui mine les principes de liberté d’expression et de libre examen qui auront traditionnellement permis aux juifs de faire valoir leurs revendications d’égalité de traitement sur la place publique.

La justice sociale critique se présente comme l’antidote au sectarisme. Mais, dans sa forme de plus en plus radicale, qui prend maintenant racine sur les campus, elle est devenue le proverbial remède qui est pire que la maladie. Ainsi, si nous applaudissons les progressistes qui dénoncent les éléments spécifiquement antisémites – et plus généralement antilibéraux – de la CSJ, il est désormais clair que c’est l’idéologie dans son ensemble qui doit être rejetée.

*David BernsteinNicole Levitt et Daniel Newman sont, respectivement, le président-fondateur, la directrice politique et le responsable marketing du Jewish Institute for Liberal Values.

** Cet article est paru dans Quillette. Quillette est un journal australien en ligne qui promeut le libre-échange d’idées sur de nombreux sujets, même les plus polémiques. Cette jeune parution, devenue référence, cherche à raviver le débat intellectuel anglo-saxon en donnant une voix à des chercheurs et des penseurs qui peinent à se faire entendre. Quillette aborde des sujets aussi variés que la polarisation politique, la crise du libéralisme, le féminisme ou encore le racisme. Le Point publie chaque semaine la traduction d’un article paru dans Quillette.

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