Jacques Schwarz-Bart : «Toute mon histoire musicale est une longue prière»

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Fruit des amours du couple d’écrivains André et Simone Schwarz-Bart, le saxophoniste de jazz Jacques Schwarz-Bart explore ses racines juives dans « Hazzan », son nouvel album. Rencontre.

Au moment nous nous parlons, vous êtes à Boston où vous vivez après avoir longtemps habité à New-York. Vous enseignez à Berklee où vous avez fait vos études musicales. Qu’est-ce que ça fait d’y retourner en tant que professeur ?

C’est extraordinaire. L’idée de redonner à Berklee ce que Berklee m’avait donné était un rêve secret. Ils m’avaient contacté pour une master class. Je crois qu’ils ont été impressionnés par ma connexion avec les élèves, le fait que j’ai réussi à leur enseigner rapidement une musique complexe, à élever leur niveau de jeu grâce à des conseils très précis.


Dans le film qui vous est consacré, « La voix des ancêtres », vous dites vous sentir comme un émigré. Après 29 années passées sur le sol américain, vous vous sentez toujours un émigré ?

Oui, je crois que je me sentirai toujours un émigré. La somme de mes parties présente toujours un challenge pour mes interlocuteurs. Je ne m’attends pas à être perçu dans toute mon identité et ma diversité. Dès lors où je ne perçois pas de préjugé défavorable, je suis très heureux.

Dans le documentaire, vous parlez poliment en évoquant votre double origine, juive et antillaise, de peuples baladés, pour ne pas dire déportés. Le fait de de sentir émigré (on dirait aujourd’hui migrant) vous permet-il de vous sentir connecté à ce qu’il se passe dans le monde ?

On voit avec ces grands flux migratoires à quel point cette idée de frontières et de nations qu’on essaie d’exprimer par des barrières est fabriquée. C’est une construction mentale, qui confrontée à la réalité, est en train de voler en éclats.

Je crois percevoir dans vos paroles que vous n’êtes pas en faveur des murs que certains voudraient ériger…

Ce que vous évoquez est une insulte aux fondements même de cette nation américaine qui est une nation d’émigrés.


Si on se replace une trentaine d’années en arrière, que c’est-il passé dans votre parcours pour que vous basculiez dans la musique ? Comment le premier de la classe que vous étiez est-il devenu musicien ?

Je ne suis pas devenu un musicien du jour au lendemain. J’ai toujours été amoureux de la musique. La musique a toujours été le véhicule artistique qui m’a transporté, enthousiasmé, passionné depuis tout petit.

J’ai rencontré mon instrument, le saxophone ténor, très tard, à l’âge de 24 ans. Je venais de terminer Science Po. Comme j’étais premier de la prépa ENA, le président du Conseil Général de la Guadeloupe m’avait proposé une place de directeur des services. Quelques jours avant le début de mon mandat, j’ai essayé un saxophone chez une amie. J’ai tout de suite joué quelques petites mélodies. On m’a dit : « Tu nous as caché que tu savais jouer ! » Dès le lendemain, j’étais embarqué dans une série de petits concerts locaux. Il n’y a pas eu de transition entre mes premières notes et ma vie de musicien.

Deux ans après ce premier poste, j’ai posé ma démission car je voulais aller à Paris. Je voulais m’exposer au monde du jazz. J’eu une place d’assistant de sénateur mais je n’avais pas décidé de ce que je voulais faire car l’idée même d’entamer une carrière de saxophoniste alors que j’avais commencé le saxophone à l’âge de 24 ans était assez terrifiante.

Il y a eu un moment qui a changé ma destiné. J’ai rencontré au Caveau de la Huchette Garisson Fewell, un grand guitariste qui enseignait à Berklee. A la fin de son set, il a vu mon étui et m’a proposé de jouer un morceau. Je lui ai dit : « Volontiers ! » J’étais tout excité. A la suite de ça, on a discuté. Je lui ai dit que je venais de commencer. Il me dit : « Il faut absolument que tu ailles à Berklee. » Il m’a envoyé les manuels que j’ai travaillés. Je me suis présenté aux auditions. J’ai été reçu avec une bourse qui m’a permis de compléter ma scolarité, de rester aux Etats-Unis et de mettre derrière moi tout ce que j’avais vécu jusqu’à présent.


J’ai du mal, tout de même, à imaginer qu’on puisse devenir musicien à 24 ans. Il doit bien y avoir quelque chose d’autre…

Je ne sais pas c’était dû au poids historique de ma filiation, mais je me souviens très distinctement, étant tout petit, de mon appréhension du monde. J’avais envie de rentrer dans le ventre de ma mère ! J’ai parlé très tard. Le commerce des hommes ne m’intéressait pas. Je n’étais pas intéressé par la communication verbale par contre je chantais toutes les mélodies que j’entendais. C’est ce qui me faisait sentir vivant. J’ai tout de suite senti que le monde de la musique était le mien.

Très rapidement dans ma vie, j’ai amassé une collection d’enregistrements de jazz. Comme les vinyles coûtaient très chers, j’enregistrais les émissions à la radio. J’avais un ami, Moshé, dont le père était grand amateur de jazz. J’ai copié toute sa collection sur mes cassettes. Les murs de ma chambre étaient couverts de ces cassettes que j’avais enregistrées. C’était mon havre de paix.


Hazzan est composé de dix chants issus de la liturgie juive. Comment avez-vous fait connaissance avec la musique juive ?

Mon frère et moi avons reçu une éducation religieuse. Ce sont des chants que j’ai entendu petit, soit à la synagogue, soit dans les fêtes juives chez les amis de mon père. Cet aspect de la religion juive a été important dans ma vie à cause de mon intérêt pour la musique.

La philosophie juive et l’éthique juive sont restées en moi et font partie de mes principes de vie. L’importance du questionnement, par exemple… Je questionne tout. C’est l’essence même de la sagesse. On dit qu’un juif répond toujours à une question par une question. Ça n’est pas pour éviter la vérité. Il ne faut pas prendre la vérité pour acquise : Il faut aller la chercher. Cela nécessite un effort, une démarche. C’est de cette même façon que je perçois la vérité musicale.


Parmi les dix prières que vous avez choisies, lesquelles sont les plus importantes pour vous ?

Il y en a une qui est très importante pour moi du point de vue philosophique, c’est le Ma Nishtana, où les juifs se rappellent qu’ils ont été esclaves en Egypte. C’est sur la base de cet enseignement que mes parents se sont rencontrés. Cette histoire commune de l’esclavage entre les juifs et les peuples noirs a motivé l’intérêt de mon père pour les cultures noires. C’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à apprendre le créole et à fréquenter des intellectuels antillais et africains de Paris. C’est ce qui lui a permis d’aborder ma mère en créole !

Sur le plan purement musical, il y a deux morceaux qui me sont proches car ils représentent la fusion de toutes mes influences, il s’agit de Shabat Menuja et de Mi Shebeirach. Il y a dans ces deux morceaux à la fois de la polyrythmie, des harmonies intéressantes, des mélodies lyriques et des grooves puissants. Tous ces aspects combinés en un morceau, dans un cas comme dans l’autre, représentent bien mon univers musical d’aujourd’hui.


Je ne sais pas si ce que je m’apprête à dire peut être vexant ou doit être pris comme un compliment… Hazzan ne sonne pas comme un album de musique juive. Comment expliquez-vous cela ?

L’idée n’était pas de sonner comme de la musique juive. L’était pour moi d’exprimer totalement ma liberté d’artiste, de jazzman, de musicien qui a baigné dans les rythmes caribéens, africains aussi, tout en restant fidèle à l’essence de ces chants.

Je me rappellerai toujours ce concert que j’ai donné à Metz, dans la ville natale de mon père… L’organisateur arrive sur scène pendant les balances. Je vois son expression à la fois enthousiaste et apeurée. J’arrête le groupe et il me dit : « C’est intense ! Ça groove ! C’est puissant ! Mais qu’est-ce que ça à voir avec de la musique juive ? Nos invités appartiennent à la communauté juive. Qu’est-ce qu’on va leur dire ? » Je lui ai dit : « Ne t’inquiète pas. Ils vont tous chanter les morceaux avec nous. Tu penses que ça n’est pas de la musique juive mais tout est juif, tout en n’étant pas juif. A travers ces chants, ils vont s’identifier à mon univers tout entier. »

Dans ma sélection d’albums de jazz créole de 2018, je soulignais le fait que Hazzan avait une filiation avec les albums que vous aviez réalisés précédemment, notamment Jazz Racine Haïti.

Je ne m’intéresse à la musique que sous l’angle spirituel. Et même lorsqu’une musique n’est pas strictement spirituelle, c’est ce qu’elle a de spirituel qui m’intéresse. Il est clair que le jazz est vécu et exprimé par la plupart des jazzmen comme une expression spirituelle, de même façon que le gwoka vient directement du vaudou, qui est une musique religieuse. Inutile de mentionner la musique vaudou elle-même qui est, par essence, une musique religieuse. Le thème de la spiritualité est le fil directeur de toute mon œuvre. Toute mon histoire musicale est une longue prière.

Le saxophone est-il ou peut-il être un instrument mystique ? Dans les années 80, il a pu être plus populaire, voire vulgaire. Le sax peut-il être un vecteur spirituel ?

Il le faut. S’il ne l’est pas, c’est que j’ai raté mon coup. Jouer du sax, c’est faire résonner une voix. Ça n’est pour rien que le plus spirituel des artistes peut-être de l’histoire, John Coltrane, était un saxophone ténor.

On en arrive à la question « Et Dieu dans tout ça ? ». On a parlé du judaïsme, du vaudou… En quoi croit Jacques Scharz-Bart ?

Toutes ces énergies qui nous dépassent s’expriment de façons multiples et variées. Les hommes ont des moyens limités de percevoir ces expressions. Les religions ne sont que des tentatives de perceptions, de connexions avec ces énergies. Il n’y a pas une religion supérieure à une autre.

Celles qui m’ont été données m’apportent chacune un angle différent. L’univers dépasse de très loin la perception humaine et encore plus la possibilité d’enfermer une vérité dans une religion particulière. Je suis très attaché au bouddhisme mais aussi au chamanisme toltèque, mais le judaïsme et le vaudou ont été des spiritualités qui m’ont beaucoup marqué.

Après Hazzan et Jazz Racine Haïti, est-ce que vous avez fait le tour de vos racines. Quelles seront les sources de vos projets à venir ?

Je reste ouvert. Comme le dit Carlos Castaneda lorsqu’il décrit le parcours de l’apprenti shaman, c’est l’esprit qui nous guide. Dès lors où on a l’illusion qu’on peut avoir le dessus sur l’esprit, je crois qu’on s’égare rapidement. C’est ce qui va me diriger vers ma prochaine étape. Ceci dit, j’ai cinq projets déjà terminés et trois autres en cours d’écriture. Mon chemin est tracé sur le plan musical pour au moins les dix prochaines années.

Jacques Schwarz-Bart en concert mardi 26 février 2019 au New Morning (Paris)

Source lemonde