Pelléas et Melissande : sous la neige, l’été, Wajdi Mouawad

Abonnez-vous à la newsletter

« Pelléas et Mélisande » à l’Opéra national de Paris : « Une histoire d’amour éventrée » dans la mise en scène de Wajdi Mouawad.

“Voyez, voyez, j’ai les mains pleines de fleurs !” (Mélisande)

Unique opéra du compositeur français, œuvre expérimentale composée sur dix années, Pelléas et Mélisande est un vrai casse-tête pour qui veut bien s’y coller : chef d’orchestre, metteur en scène, chanteurs… L’ouvrage est long, la partition concrète, mais qu’est-ce qui, déjà, nous coule entre les doigts, comme ces fleurs qui tombent des mains de Mélisande ? Comment contenir tout cela, comme le voudrait Golaud, si désireux d’obtenir la seule et unique vérité ? Comment traiter les personnages éponymes, tout à la fois bavards et sibyllins, sans contraindre irrémédiablement leur étrangeté ? Et qu’en est-il des autres personnages, triés sur le volet, porteurs parfois d’une unique parole ? Comment trouver un axe qui puisse englober sans conglomérer ?

On l’aura compris : l’histoire tient sur un ticket de métro et, dans le même temps, n’est qu’une ouverture perpétuelle vers une polyphonie symbolique redoutable. De cette polyphonie, propre au style du dramaturge belge Maurice Maeterlinck, Debussy a tiré une œuvre sombre, intime et maritime.

“Entendez-vous la mer derrière nous ?” (Pelléas)

Cette mer instrumentale, toujours prête, dans la fosse, à engloutir répliques, histoire et personnages, le chef italien Antonello Manacorda parvient à lui conférer densité et profondeur, tirant la partition vers une minéralité où la masse sonore vient se cogner à l’intrigue comme une houle inexorable, annonçant dès les premiers accords le dénouement fratricide.

Cette inquiétude bleue, le metteur en scène libano-québécois Wajdi Mouawad a choisi de la représenter par la projection d’images aquatiques : vagues, fontaines naturelles, espaces sous-marins, neige… L’élément liquide est montré sous toutes ses formes, y compris sous celle, peu commune, de la chevelure. Les cheveux blond platine de Mélisande sont aussi ce rideau de cordes sur lequel les images sont projetées en fond de scène et auquel les personnages s’entremêlent, à travers lequel ils se cherchent, se perdent.

Métaphore à la fois d’une tradition longuement tissée et du renouveau qui vient l’ébranler, la toile de fond devient ainsi l’objet des fantasmes d’un été durable, d’un salutaire et liquide bouleversement.

“Je suis fait au fer et au sang…” (Golaud)

Salutaire pour Arkel le Sage, peut-être. Certainement pas pour le réactionnaire Golaud. Désireux de contrôler Mélisande, il est insensible à ses attraits polyphoniques. Golaud veut une vérité pérenne. Contre ce que Pelléas et Mélisandereprésentent, il oppose la violence du redressement. Il chasse, il menace : c’est un guerrier.

S’accumulent ainsi, comme ramenées par les vagues, des charognes au centre de la scène. D’abord son cheval, puis des trophées démembrés et sanguinolents, résidus d’un monde en mutation où la violence, qu’elle soit ou non humaine, apparaît inéluctable. Gordon Bintner est, à ce titre, très crédible dans ce rôle. Imposant par nature, l’acteur est rehaussé sur des semelles épaisses et apparaît comme un géant face aux deux protagonistes.

Bestial, il l’est jusque dans ses intonations, parfois un rien râpeuses, entre des graves un peu engorgés et des sons poussés. La voix ne manque cependant pas d’une noirceur qui sied au rôle, et la diction, comme pour les autres chanteurs, est soignée.

“Et c’est toi […] qui va ouvrir la porte à l’ère nouvelle que j’entrevois…” (Arkel)

Dans cet univers maritime, sombre et inquiétant, la blancheur rosée de la robe de Mélisande, la couleur lumineuse de ses cheveux, sa silhouette allante et légère ressortent. Mélisande obsède, fascine. Sabine Devieilhe a, pour elle, des gestes gracieux qui apportent ce qu’il faut d’évanescence au mystère du personnage, sans jamais outrer cette poésie.

Sa voix, brillante et douce, parvient à se faire entendre sans difficulté dans la salle de Bastille, malgré un bas-médium parfois un peu sourd. À ses côtés, Huw Montague Rendall partage avec elle des gestes enfantins qui font mouche, ainsi qu’un même soin du texte, tirant vers un romantisme assumé. Jeune dégingandé, il séduit par une voix ronde et moelleuse, même si certaines notes dans les extrémités peinent à se déployer tout à fait.

Belle image finale où, face à la tristesse lugubre des survivants (Golaud, Arkel, Geneviève…), les deux personnages sont enveloppés d’habits floraux, baignés de lumière. L’été, tant espéré par Arkel, ne pouvait donc advenir que dans la mort ?

“[…] un peu d’eau dans un sac de mousseline” (Pelléas)

Face à ce couple éternel, aussi fantasmé que celui de Tristan et Yseult ou de Roméo et Juliette, se dressent la Geneviève servile de Sophie Koch, la grave vieillesse de Jean Tietgen dans le rôle d’Arkel et l’enfance solitaire du petit Yniold, incarné par Anne-Blanche Trillaud Ruggeri.

La première apporte à la reine une voix marquée par les ans, qui ne parvient jamais à s’émanciper d’une respiration sonore et de certaines raucités. Le second offre la profondeur de sa basse aux inquiétudes du vieux sage, soignant particulièrement sa ligne de chant, souple quoique rugueuse. La dernière, enfin, donne au jeune prince un timbre perçant et doux, qui s’accorde bien avec l’ingénuité du personnage.

Avec le roi silencieux, le médecin et l’enfant mort-né, ils achèvent de peupler ce royaume en déclin, ravivé un temps par une figure improbable, irréticible : celle de Mélisande. L’opéra s’achève comme il a commencé, sans que l’on sache bien ce qui s’est passé sous nos yeux, et l’on reste, avec les survivants enneigés, bien loin des promesses de l’été.

Source classykeo