Amar’e Stoudemire, Torah à trois points

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Esthète dévot, cet ancien basketteur star des parquets américains suit une trajectoire mystique en Israël.

Dunk majestueux, façon vieil albatros au ralenti, méchante bâche à l’autre bout du parquet, conclue par un second envol vers le panier… Retombé sur terre, Amar’e Stoudemire bande ses pectoraux. Dans les gradins, on se dresse comme un seul homme, le lion mascotte de l’Hapoël Jérusalem convulse de bonheur. L’espace d’une minute, une résurrection, flash-back des nuits du début du millénaire qu’on a passées, paupières lourdes, à zieuter sur la chaîne cryptée l’étincelant duo qu’il formait avec Steve Nash du temps où le nain canadien et le géant à lunettes afro-américain des Phoenix Suns réinventaient la NBA.

Certes, ce n’est pas le Madison Square Garden. Et en face, ni les Lakers ni les Celtics, mais le Jeanne-d’Arc Dijon Basket, pour une soirée de coupe européenne. Peu importe. A Jérusalem, Amar’e Stoudemire, 36 ans et la réputation d’avoir été le futur du basket américain – promesse jamais totalement incarnée -, semble enfin prophète en son pays. Celui qu’il s’est choisi.

Deux jours plus tôt, dans une rustique salle d’entraînement de Jérusalem, on l’attendait comme le messie. Une heure de retard, le genre de lapin qui pousse à l’agnosticisme. Sans hâte, une silhouette gigantesque (2,08 m sous la toise) descend les gradins, l’immense paluche baguée picorant un paquet d’oursons en gélatine. Sous le survêtement, des tsitsits, ces franges portées par certains juifs pratiquants. «Mes petites roues de vélo, qui m’aident à rester pleinement conscient», explique le Floridien expatrié.

Arrivé à Jérusalem il y a deux ans au bout d’une carrière grêlée par les blessures, Stoudemire, colosse aux genoux d’argile, est sans nul doute le plus grand joueur à avoir fait couiner les parquets de Terre Sainte. Si, depuis les années 70, plus de 800 Afro-Américains ont cachetonné dans le championnat local, aucun ne s’était autant fondu dans le décor. Pour celui qui se voit comme un descendant des premiers Israélites, nul exil défaitiste ou lucratif, mais un retour au bercail ancestral.

Cet été encore, celui qui se disait retraité a bien tenté un come-back en NBA. Sans succès mais sans regret, dit-il d’une voix caverneuse, jurant s’enthousiasmer à l’idée de gagner un nouveau titre avec l’Hapoël (dont il possède des parts), comme il l’avait fait lors de sa saison inaugurale. Installé à côté de la Vieille-Ville, il y voit l’occasion de continuer à «étudier». Le verbe revient dans sa bouche environ toutes les 30 secondes, invariablement suivi de «la Bible» ou «les commandements».

Torah et lancers francs, son pain quotidien. Couvert de tatouages mi-dévots (versets sur musculature anguleuse) mi-gangsta (larme d’encre sur la joue), Stoudemire, qui a demandé la citoyenneté israélienne, ne parle jamais de conversion. «Israël, c’est mon pays spirituel, là où je peux me sentir pieux. Définir ma religion ? Que dire… Je suis les lois de Moïse, point. Je crois que le Messie va venir, c’est clair. Je mange casher, je coupe mon téléphone pendant le shabbat. Ma mère m’a toujours dit qu’on descendait des anciennes tribus d’Israël, déracinées et jetées dans les bateaux des esclavagistes.»

A l’intersection du judaïsme, du rastafarisme (l’amour de Sion, les dreadlocks) et du Black Power (les Afro-descendants comme peuple élu), cette croyance est celle des «Hébreux noirs», syncrétisme apparu à la fin du XIXe siècle. Quelques milliers de fidèles se répartissent entre les Etats-Unis et Dimona (ville désertique du sud israélien), que les autorités tolèrent depuis des décennies sans pour autant les reconnaître comme authentiquement juifs. Baptisé dans l’une de ces congrégations, Stoudemire a financé un documentaire qui leur est dédié en 2014, mais prend aujourd’hui ses distances. «Sont un peu zinzins, les gars de Dimona, lâche-t-il. I’m just a Jew man.»

Cette trajectoire ésotérique n’a pas surpris outre mesure les connaisseurs. «Stoudemire, malgré son immense talent, a toujours paru isolé, à part, raconte le journaliste spécialiste Lucas Saïdi. Son côté religieux ne ressortait pas spécialement dans le milieu du basket américain, assez pieux, mais on sentait chez lui ce besoin d’être différent, unique, peut-être même supérieur. C’est aussi quelqu’un qui a eu le sentiment de n’avoir jamais été compris…»

A la racine, une enfance cabossée, dans le sillage de sa mère, cueilleuse itinérante alternant récoltes (oranges en Floride, pommes dans le nord) et passages à l’ombre (vol à l’étalage, faux chèques, etc.). La misère et la NBA comme échappatoires express, sans passer par la case universitaire. Suivent quinze ans dans la ligue en mondovision, les millions de dollars de contrat, six sélections au pinacle du All Star Game. Et toujours des embrouilles avec sa génitrice, les saisons chez le kiné, un transfert mirobolant chez les Knicks new-yorkais, la fréquentation assidue de la communauté hébraïque de la Big Apple, les premiers pèlerinages à Jérusalem et des mœurs de plus en plus extravagantes. Comme la vinothérapie, soit des bains de pinard pour récupérer. Aujourd’hui, il produit sa propre «collection» (sic) de nectar casher à son nom. Du cabernet sauvignon de Jérusalem, Galilée et Capharnaüm, mais pas pour faire trempette celui-là.

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Les bondieuseries n’interdisent pas l’épicurisme, argumente-t-il, prophète à l’appui : Noé célébra bien son retour à la terre ferme en plantant une vigne. S’il se dit soulagé de ne plus être soumis aux tentations des billboards de l’Amérique bling-bling (hors-saison, il vit encore à Miami avec ses quatre enfants), le fraîchement célibataire (évoquant sa femme, il mime Moïse écartant la mer Rouge) claque sa fortune dans l’art, 70 pièces dont un Basquiat, et les grandes tables, notamment parisiennes. «J’adore vos cépages, votre bouffe», dit-il. En NBA, il gravitait déjà autour des Frenchies Tony Parker et Boris Diaw.

Le conflit israélo-palestinien ? «Je m’en tiens à l’écart, je ne suis pas un politicien. On m’a toujours dit de ne pas m’encombrer de ce que je ne peux changer.» Et d’esquiver d’un très rasta «la paix et l’amour, ça guérit tout !». Il s’est rendu en Cisjordanie occupée, à Bethléem. Pour «étudier», évidemment, mais aussi pour visiter le Walled Off Hotel («l’Hôtel Emmuré») de Banksy, même s’il en élude le message : «C’est un excellent artiste.»

On touche aux limites de sa foi, résolument individualiste. Colin Kaepernick, le quarterback de foot américain, son genou à terre et le racisme ? «Ce qui nous arrive à nous, les Noirs, c’est la malédiction de ceux qui n’honorent pas les commandements. En tant qu’Israélites, on s’est trop éloignés de Dieu. Tant que ton cœur est souillé, tu auras ce genre de problèmes. Brutalités policières, guerre des gangs, incarcération de masse : tout ça fait partie d’une prophétie.» Et Trump, punition divine ? «Il n’est pas dans la Bible, il fait son truc…» Heureux et hébreu dans sa bulle.

Guillaume Gendron 

Source liberation