Émile Zola assassiné? Ses arrière-petites-filles accusent…

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Pourquoi et comment Zola a-t-il pris la défense du capitaine Dreyfus ? L’auteur de « J’accuse » a-t-il été assassiné ? C’est à ces questions, et à bien d’autres encore, que répond Alain Pagès dans son nouveau livre, « L’Affaire Dreyfus », qui vient d’être publié aux éditions Perrin.

À cette occasion, le spécialiste de l’écrivain dreyfusard, ainsi que Brigitte Émile-Zola et Martine Le Blond-Zola, arrière-petites-filles du célèbre auteur, racontent ce dernier à « L’Orient-Le Jour ».

Peu d’œuvres, autant que celles d’Émile Zola, ont conservé intacts au fil des années leur puissance évocatoire, leur dimension épique et visionnaire, leur pouvoir de fascination ainsi que leur mystère. Un mystère qui entoure aussi l’auteur lui-même, et notamment sa mort dont Alain Pagès, professeur émérite à l’Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3, et deux descendantes de Zola estiment qu’il s’agissait, en fait, d’un assassinat…

Un point sur lequel revient Alain Pagès dans son dernier ouvrage intitulé « L’Affaire Dreyfus« , qui vient d’être publié aux éditions Perrin, dans la collection Vérités et légendes. « Ce livre réfléchit précisément à l’opposition entre “vérité” et “légende” qui caractérise l’affaire Dreyfus, c’est à-dire à cette recherche de la vérité, accompagnée d’une lutte permanente contre les légendes (les “fake news” de l’époque), qui a marqué le combat que les dreyfusards ont mené pour faire reconnaître l’innocence d’Alfred Dreyfus », explique l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages portant sur l’histoire du mouvement naturaliste et l’engagement de Zola dans l’affaire Dreyfus.

« Mon livre décrit les aspects judiciaires de l’affaire Dreyfus, les circonstances qui ont accompagné l’écriture du J’accuse d’Émile Zola, le rôle des expertises, le poids de l’antisémitisme dans l’idéologie de cette époque », signale encore M. Pagès. Composé d’une série de courts chapitres décrivant « les principaux événements à travers les personnalités qui ont joué un rôle important », cette nouvelle publication se veut également une réflexion sur la façon dont l’affaire Dreyfus a été transposée dans la littérature ou adaptée au cinéma – au moment même où sort sur les écrans un film sur cette affaire signé par Roman Polanski et (évidemment !) intitulé J’accuse.

Alain Pagès dirige également, depuis 1988, Les Cahiers naturalistes, une revue littéraire annuelle publiée par la Société littéraire des Amis d’Émile Zola, ainsi que « l’équipe (de recherche) Zola », rattachée à Paris 3 et à l’Institut des textes et manuscrits modernes du CNRS. « En composant ces numéros, chaque année, je mesure la richesse d’une œuvre qui est à la fois celle d’un romancier et d’un journaliste qui a su être un théoricien de la littérature tout en étant un grand défenseur de la vérité. Et cela depuis son combat en faveur du peintre Édouard Manet, lorsqu’il n’était encore qu’un jeune critique d’art, jusqu’à son combat pour Alfred Dreyfus, dans les dernières années de son existence ».

Publiée le 13 janvier 1898 dans le journal L’Aurore afin de dénoncer la machination contre le capitaine Alfred Dreyfus, injustement accusé de trahison, la lettre ouverte de Zola au président de la République française Félix Faure va bouleverser la France. « Toute la journée, dans Paris, les camelots à la voix éraillée crièrent L’Aurore, coururent avec L’Aurore, en gros paquets sous les bras, distribuèrent L’Aurore aux acheteurs empressés. Le choc fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner », écrira Péguy. Zola dérange ! Une bouffée de haine et de colère envahit la capitale contre « le penseur de la justice et de la vérité », convaincu, à juste titre, que la plume est le seul moyen de rendre justice à cette vérité. Zola ne connaîtra cependant jamais le dénouement de l’affaire Dreyfus puisqu’il meurt, le 29 septembre 1902, asphyxié dans son appartement de la rue de Bruxelles.

Plus d’un siècle après sa mort, Alain Pagès, mais aussi Brigitte Émile-Zola et Martine Le Blond-Zola, arrière-petites-filles de l’auteur français, cherchent toujours à faire éclater la vérité concernant la mort de l’écrivain qui, selon eux, aurait été assassiné.

L’enquête

Il est bien possible, affirme ainsi M. Pagès, que Zola ait été assassiné en raison de son engagement dans l’affaire Dreyfus. « Il se trouve que j’ai fait une enquête sur les circonstances de la mort de l’écrivain dont les résultats ont été publiés notamment dans un ouvrage collectif dirigé par Jean-Christian Petitfils, publié récemment aux éditions Perrin, sous le titre Les Énigmes de l’histoire de France », indique l’auteur et éminent spécialiste de l’oeuvre de l’écrivain dreyfusard. Et donc, que s’est-il passé ?

« Zola est mort le 29 septembre 1902 dans son appartement de la rue de Bruxelles, à Paris. Il revenait de sa maison de campagne de Médan où il avait passé l’été. Au cours de la nuit, il a été asphyxié par des émanations d’oxyde de carbone produites par la cheminée de sa chambre à coucher. L’enquête a montré que le conduit de sa cheminée était bouché. On a conclu à un accident. »

Cependant, un quart de siècle plus tard, de nouvelles données ont vu le jour. « Un fumiste du nom d’Henri Buronfosse a déclaré à l’un de ses amis être le responsable de cette mort : profitant de travaux réalisés sur le toit d’une maison voisine, il aurait bouché la cheminée de la chambre à coucher puis l’aurait débouchée peu après, de telle sorte que personne n’a pu le soupçonner. Cette confession tardive peut sembler bizarre. Mais elle est tout à fait plausible. On peut penser qu’elle n’a pas été faite par un esprit dérangé ou par un mythomane », poursuit M. Pagès.

Le professeur va encore plus loin en expliquant qu’Henri Buronfosse était membre de la Ligue des patriotes fondée par Déroulède; il appartenait au service d’ordre de la Ligue et faisait partie de « ces esprits que la passion nationaliste aveuglait et qui haïssaient au plus haut point l’auteur de J’accuse. Il est donc tout à fait vraisemblable qu’un soir de septembre 1902, il ait bouché la cheminée de Zola – “traître et coupable”, à ses yeux, d’avoir porté atteinte à l’honneur de l’armée parce qu’il avait défendu Alfred Dreyfus ».

Brigitte Émile-Zola abonde dans le sens de M. Pagès. « Je l’ai appris à 8 ans chez mon grand-père, le docteur Jacques Émile-Zola, fils d’Émile Zola, qui m’a élevée. En 1952, un homme s’est présenté chez mon grand-père pour lui donner une information sur la mort de son père. Il a raconté qu’il avait assisté un ami dans ses derniers instants. Celui-ci s’était confessé à lui en lui expliquant que, lorsqu’il était ouvrier sur un immeuble situé près de celui où habitait Zola, il avait été contacté par les antidreyfusards lui demandant de boucher la cheminée de la chambre de l’écrivain. Il avait été payé pour exécuter ce méfait. Donc Zola a bien été assassiné. Mon grand-père a transmis cette histoire à tous ses amis zoliens et j’ai fait de même toute ma vie. »

L’arrière-petite-fille de l’auteur de J’accuse est bien placée pour parler de Zola. Elle a non seulement lu tous ses ouvrages sans exception, même Le Rêve et Le Docteur Pascale, ses tout premiers livres, mais a reçu des mains de son grand-père mourant dans un hôpital les lettres de Zola à Jeanne (maîtresse de Zola), sa mère, et celles à Alexandrine (épouse de Zola). « Il m’a demandé de les publier, mais pas avant le XXIe siècle, et de porter le flambeau à sa place parce qu’il n’était pas satisfait de son fils, mon père, qui n’avait rien fait sur Zola. Une heure après, il est mort dans mes bras », dit-elle.

Ce n’est qu’en 2004 qu’elle publiera avec Alain Pagès Les Lettres à Jeanne et en 2014 celles (Les lettres) à Alexandrine aux éditions Gallimard.

Une place importante dans la conscience littéraire

« Ce sont ces différentes facettes de sa personnalité qui se combinent en janvier 1898, lorsqu’il écrit son fameux J’accuse, dans L’Aurore, pour défendre Alfred Dreyfus », souligne encore M. Pagès. Si Zola occupe encore aujourd’hui une place importante dans la conscience littéraire, c’est parce qu’il a su se trouver au carrefour des grands courants qui ont construit la vie intellectuelle de la seconde moitié du XIXe siècle, dans la littérature, dans la peinture et dans le journalisme, estime le professeur.

Appelé par les amis d’Émile Zola à lui rendre hommage le jour de ses obsèques, l’écrivain Anatole France déclarera en octobre 1902 : « Il fut un moment de la conscience humaine. » À propos de celui qui a, un jour, déclaré avec courage devant le jury de la Cour d’assises qui l’a condamné en février 1898 : « Un jour, la France me remerciera d’avoir aidé à sauver son honneur », Alain Pagès conclut que « la France a mis du temps à témoigner à Zola sa reconnaissance, mais elle l’a fait, indéniablement, quand la dépouille de l’écrivain a été inhumée au Panthéon en juin 1908, malgré l’hostilité de la droite nationaliste. Et aujourd’hui, le souvenir de l’auteur de J’accuse reste très vif. Il est souvent évoqué quand il est question de l’engagement des écrivains, de la liberté de la presse ou de la nécessité de la lutte contre l’antisémitisme ».

Parallèlement à l’affaire elle-même, M. Pagès met l’accent sur le fait que le journalisme d’investigation, tel qu’illustré par le J’accuse de Zola, est devenu un modèle dominant dans les médias des sociétés démocratiques occidentales, et de ce point de vue, les successeurs de Zola se comptent par dizaines.

« On les trouve dans tous les médias modernes qui s’efforcent de débusquer des “affaires” plus ou moins graves pour dénoncer les scandales qui leur sont liés, en espérant obtenir ainsi de l’audience auprès du public. La presse possède aujourd’hui une puissance incomparable à travers les chaînes de médias en continu dont l’écho est immédiatement amplifié par les réseaux sociaux. » Il se pose, toutefois, une question primordiale : « Est-ce que toutes les accusations qui sont lancées sont faites avec le sérieux et la rigueur employés par Zola dans son combat en faveur d’Alfred Dreyfus ? » On peut en douter…

Au-delà de l’affaire Dreyfus, Zola, à travers sa vaste fresque aux innombrables volumes, nous fait découvrir les dessous sordides d’une époque qu’il jugeait déraisonnable, où régnaient inhumanité, mensonge, trahison et marchandage. L’auteur de Germinal raconte avec brio cette époque qui fait resurgir dans la mémoire collective la métamorphose sanglante d’une société entraînée dans un tourbillon d’hubris meurtrier de violence et d’injustice. C’est en « défenseur du peuple » qu’il dépeint, d’une plume cinglante, la laide réalité et le cynisme des décideurs de son temps. Et cela dans l’intégralité de son œuvre.

Au « pessimisme apparent » qui ne peut, toutefois, éclipser « un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l’intelligence et de la justice », pour reprendre les mots d’Anatole France dans son éloge funèbre d’Émile Zola, s’ajoute la vigueur du style de l’écrivain, faisant de chacun de ses écrits une véritable œuvre littéraire, une « prophétie humaine » (dixit le penseur engagé Charles Péguy) qui ne se doit nullement d’imaginer un futur mais, de le représenter comme étant déjà le présent.

Ses théories du courant naturaliste, qui sous-tendent sa série monumentale (en 20 volumes) des Rougon-Macquart, atteindront leur paroxysme dans « le plus grand acte révolutionnaire du siècle » (dixit Jules Guesde), soit le cri de justice que représente J’accuse

Alain E. ANDRÉA | OLJ

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