
De retour en Nouvelle-Calédonie, le ministre d’Etat, Manuel Valls, retrouve un rôle politique de premier plan, requinqué par cette opportunité politique inespérée.
Comme ils sont heureux de surprendre leur monde par leur «improbable attelage». Au meeting de «La France contre l’islamisme !», mercredi 26 mars à Paris, Manuel Valls et Bruno Retailleau se rendent tour à tour hommage, convoquant leur béguin commun pour Georges Clemenceau. Le collectif #AgirEnsemble, émanation de la branche française d’Elnet, lobby pro-israélien, avait fait d’eux leurs invités-vedettes. Le tandem jubile si ça défrise. Appelant à interdire le voile «pour les mineures, dans les compétitions sportives, à l’université», Valls s’époumone contre LFI et se targue d’avoir eu raison avant tout le monde en théorisant les «gauches irréconciliables». «J’entends dire : “il a changé, il est plus souriant”, ironise l’ex-Premier ministre sur scène. Mais vous croyez que c’est le moment de sourire quand vous êtes chef de gouvernement et qu’on est attaqués par une vague d’attentats islamistes ?» «Non, je n’ai pas changé», fait-il mine d’entonner en rencontrant Libération au ministère des Outre-Mer, «assumant totalement» sa dernière sortie – «la haine des Juifs vient essentiellement du monde arabo-musulman», a-t-il lâché lundi sur CNews.
Sans renoncer au «combat de sa vie contre l’islamisme et l’antisémitisme», Valls semblait, depuis son entrée au gouvernement le 23 décembre, totalement dans son couloir. Concentré sur son périmètre ultramarin, celui qui a décollé jeudi 27 mars pour une deuxième visite cruciale en Nouvelle-Calédonie, se tenait loin des soubresauts politiques parisiens. «Manuel veut montrer que l’image qu’ont renvoyée les médias ne peut pas le résumer. Les polémiques, les bisbilles entre ministres pour le coup d’après ne le passionnent pas, il a donné. Il n’a pas d’autre calendrier, ne nourrit aucun autre espoir», décrypte son ami, l’ex-Garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas. Tricard pendant huit ans, cramé par la fin en eau de boudin du quinquennat Hollande, ses coups de sang, sa trahison du verdict de la primaire PS et son départ pour tenter une improbable conquête de la mairie de Barcelone, Valls croyait que son heure ne viendrait plus.
«Deux piles Duracell dans le dos»
Il n’y avait guère que François Bayrou pour parier sur l’ancien paria. «Si un jour, je suis Premier ministre, nous en parlerons», laissait miroiter le centriste à l’ex-socialiste. «On en pense ce qu’on en veut mais Valls, ça existe dans le pays», humait Bayrou en petit comité. Le 20 décembre, le nouveau Premier ministre l’appelle : «Tu es à Paris ? Passe me voir.» Parti à Barcelone pour les fêtes, Valls est rappelé le lendemain. Quand Bayrou lui propose le ministère des Outre-Mer, auréolé du titre de ministre d’Etat, «touché, impressionné, honoré», il accepte sur-le-champ. Puis un appel d’Emmanuel Macron confirme son quitus. Leurs relations sont en dents de scie, de loin en très loin depuis un dernier tête-à-tête en 2018. «Dans ce moment si difficile, être sur le bateau, dans la machinerie, c’est passionnant, goûte Valls. Je ne pensais pas que l’occasion me serait à nouveau donnée.» Soudain, tout revient, les conseils des ministres, les voyages, les arbitrages, l’adrénaline. Toujours les crocs. «François lui a remis deux piles Duracell dans le dos, dit un ministre. C’est un très bon joueur qui cirait le banc, content de rejoindre le terrain.» Et un grand balafré de la politique, au chevet de territoires mal en point : Mayotte ravagée par le cyclone Chido, la Nouvelle-Calédonie meurtrie par les émeutes de 2024, les Antilles frappées par la vie chère.
Rue Oudinot (Paris VIIè), à la tête de ce «petit Matignon», formule de Chirac qu’il reprend avec régal, il s’entoure de nouvelles têtes. Couvre de mots doux les outre-mer, jurant de sortir d’une «forme de paternalisme» d’Etat. «Dans le bureau, des horloges indiquent les fuseaux horaires de chaque territoire. Vous êtes toujours sur la brèche», se souvient Philippe Vigier passé par ces fonctions en 2023, élogieux sur le «démarrage» de Valls. Un autre «ex» qui a vu son successeur, plus mordant : «J’ai bien senti qu’il avait été Premier ministre, qu’il connaissait ça par cœur et n’avait besoin de personne !»
En trois mois, il s’est rendu deux fois à Mayotte et compte y retourner le 9 avril, à deux reprises à La Réunion, avant une tournée aux Antilles. Au point sur les rouages de l’Etat, il ne perd pas de temps. S’empare de sujets quotidiens, comme à Mayotte où tout est à terre. Il ravit les élus guyanais en proposant un débat sur l’exploitation des hydrocarbures, le tout sans prévenir sa collègue Agnès Pannier-Runacher (Transition écologique) qui a marqué son désaccord. Adepte d’un parler cash, il ne rechigne pas à monter le son. Quand il qualifie l’immigration de «fléau qui nécrose Mayotte», il braque la gauche. Mais quand il accuse le groupe Hayot (GBH), géant de la distribution outre-mer, de jouer «un rôle d’étouffement de l’économie» et dénonce la persistance d’une «économie de comptoir», elle lui donne le point, agréablement surprise. «Ils me croyaient vendu au grand capital !», grince Valls. Son choix de confier une mission sur la vie chère à Max Dubois «a frotté», il s’en réjouit. Pourfendeur des oligopoles, cet ancien proche de Macron, propulsé conseiller spécial de Jean-François Carenco, au ministère des Outre-Mer, avant d’être débarqué, a dénoncé le «lobbying intense» de GBH et la «connivence politique» dont le groupe a bénéficié.
Un projet de loi sur la vie chère en préparation
Si le compliment écorche certains, les élus locaux et une partie de la gauche reconnaissent son aptitude à s’emparer des dossiers, tout en réclamant du concret. «J’ai de l’estime pour lui, il a de l’énergie mais je constate la lenteur des choses», nuance Madi Madi Souf, président de l’association des maires de Mayotte, qui réclame les «fonds d’urgence» voués à soulager les communes ayant engagé des frais, dès le passage du cyclone, pour déblayer les routes ou réparer les écoles. «On a raccroché les fonctions vitales, mais on est désormais dans ce faux plat que j’avais annoncé», admet le ministre, qui a présenté mercredi aux élus mahorais son deuxième projet de loi, prévu en conseil des ministres fin avril, avec des mesures durcissant la politique migratoire.
Sur la vie chère, pour résorber un écart de prix de 40 % entre les Antilles et la métropole, Valls prépare un autre projet de loi. «On ne s’attendait pas à ça de lui mais ses mots sont courageux et engagés. Je suis satisfaite mais ça ne me berce pas», prévient la députée PS de Martinique Béatrice Bellay. Quand elle s’est trouvée à ses côtés, pour défendre sa propre proposition de loi, Manuel Valls, blagueur, a hélé François Hollande qui passait dans l’hémicycle : «Tu as vu, dans son discours, elle a cité plein de monde mais ni toi ni moi !» «Il y a des gens que j’ai tendance à oublier dans mon spectre de gauche !», réplique-t-elle. Le revenant fait mine d’ignorer l’indifférence méfiante des macronistes qui ne l’ont jamais vu comme un des leurs et les missiles qui fusent encore des rangs LFI. «C’est du Téflon, il ne laisse rien paraître», a noté un député ultramarin. D’autres ont retrouvé le Valls sanguin, sourire à l’envers et froncement de sourcil circonflexe quand on le pique au vif. «Ce qu’il est soupe au lait», souffle un élu.
Sur la Nouvelle-Calédonie, des débuts salués
Lors du premier voyage calédonien du ministre, en février, Nicolas Metzdorf s’y est frotté. Le député loyaliste alpague Valls qui a qualifié les Kanaks de «peuple premier» : «Ça veut dire qu’il y a des seconds, tu ne nous respectes pas.» «C’est un révisionnisme de ta part», riposte Valls. L’échange houleux «ne reflète pas notre relation, il écoute, sa méthode est bonne», assure Metzdorf tout en lui reprochant de rester sur «les schémas décoloniaux des années 1980».
La Nouvelle-Calédonie, c’est son dossier de cœur. Entré à Matignon peu après la signature historique de l’accord de 1988, il a vu faire ses mentors, Michel Rocard et Lionel Jospin, sait ce qu’il faut de délicatesse pour recoudre les plaies après le troisième référendum de 2021 et la tentative de réforme contestée du corps électoral. Avoir renoué le fil, en réunissant le 26 février toutes les forces politiques locales, est une gageure. «Le cadre qu’il a donné a permis de sortir des postures», juge le député Emmanuel Tjibaou, figure indépendantiste, qui apprécie le duo formé par le conseiller spécial de Matignon, Eric Thiers et le ministre : «C’est l’eau et le feu ! L’un tempère, l’autre est ferme. Il faut la poigne et le tact.»
Si ce début a été salué, Valls affiche une grande prudence : «Il fallait franchir cette première étape mais on est loin de la sortie de crise. Je souhaite qu’on trouve les bases d’un compromis. Y arrivera-t-on ? Je sais que c’est fragile.» La semaine dernière, son cabinet a reçu en bilatérales les représentants à Paris pour préparer la négociation sur l’avenir institutionnel de l’archipel. «Il a parlé d’une loi fondamentale adossée à la Constitution, c’est malin. Si accord il y a, il naîtra d’une inventivité sémantique», l’encourage Jean-Jacques Urvoas, fin connaisseur du dossier calédonien.
En aura-t-il le temps, enrôlé dans ce gouvernement sans majorité ? Avoir un ex-Premier ministre comme interlocuteur a flatté les Ultramarins, que le turnover des ministres de l’Outre-Mer sous Macron (huit en huit ans, six depuis 2022) avait lassés. «On les appelle les “oiseaux de passage”, ils font des sauts de puce, on en a connu tant qui nous donnent des leçons», soupire Emmanuel Tjibaou. «Je ne peux pas retenir la situation politique avec mes petits bras. J’agis vite, je connais l’urgence mais je fais comme si le temps était infini», dit Valls. A l’été, «si on est encore là», il aimerait ouvrir les portes de la rue Oudinot pour organiser la fête de la musique et la garden-party du 13 juillet. Au rez-de-chaussée où trônent les portraits des anciens ministres, au-dessus du buste d’une Marianne noire, Garçon et Princesse, les deux chats de la maison, sont ceux qui, souvenir d’un «oiseau de passage», «assurent la continuité de l’Etat».
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