Daniel Cohn-Bendit : « Nous sommes face à un nouveau type de fascisme »

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À l’occasion de la sortie d’un livre de souvenirs, l’ex-leader de Mai 68 et député européen se livre sur son histoire, les bouleversements géopolitiques, Trump, Poutine, Merz et Macron.

Daniel Cohn-Bendit publie des livres de façon régulière avec des journalistes, mais celui-ci, Souvenirs d’un apatride (Mialet-Barrault) a une saveur particulière. Parce que l’ex-leader de Mai 68 et député européen (près de vingt ans), qui aura 80 ans (eh oui !) le 4 avril prochain, se confie comme rarement à Marion Van Renterghem, grande reporter et essayiste spécialiste de l’Europe, avec des paroles fortes sur sa jeunesse ballottée entre plusieurs mondes et cultures, sa destinée qui épouse l’Histoire entre l’Allemagne et la France, sa relation souvent ambivalente au pouvoir. En avant-première – le livre paraît le 26 mars – pour les lecteurs du Point, Daniel Cohn-Bendit livre sa part de vérité. Nous avons évidemment profité de cette occasion pour interroger cet observateur aiguisé, commentateur souvent (im)pertinent et percutant, sur l’actualité politique et le nouveau (dés)ordre mondial. Ça dépote !

Le Point : Vous qui avez longtemps été engagé (chez les Verts) dans la vie politique outre-Rhin, comment jugez-vous les premiers pas du nouveau chancelier chrétien-démocrate allemand. En clair, Friedrich Merz peut-il sauver l’Allemagne ?

Daniel Cohn-Bendit : C’est une question difficile. Pour l’instant, Merz se débrouille mal. Pour relancer économiquement et militairement l’Allemagne, il a eu besoin d’une réforme de la Constitution pour se débarrasser du frein à l’endettement ancré dans ce texte et qui limitait celui-ci à 0,35 % du PIB. Pourquoi Merz n’a-t-il pas osé dire la vérité aux électeurs pendant la campagne électorale ? Sa fiabilité est fortement ébranlée, comme le montrent les sondages qui, à 70 %, affirment qu’il a menti.

A-t-il les moyens de réarmer l’Allemagne, comme il en exprime la volonté ?

Oui, le prochain gouvernement aura les moyens d’investir pour les infrastructures et la défense, mais cela, grâce aux Verts qui ont voté la réforme de la Constitution pour obtenir la majorité des deux tiers nécessaires.

La page Merkel est-elle tournée ?

Oui, définitivement, puisque Merz s’est défini comme un anti-Merkel, et ce positionnement ne concerne pas seulement son opposition à la politique sur les migrants, par exemple. Merkel était quelqu’un d’empathique qui respectait ses adversaires. Merz, pas vraiment. Aujourd’hui, on assiste à une radicalisation des chrétiens-démocrates dans le discours mais aussi dans le comportement politique. On entre donc dans une autre période. On a l’impression que Merz est parfois impressionné par Trump, quand il prend modèle sur lui pour dénigrer ses adversaires politiques, c’est inquiétant.

Les écologistes, exclus de la coalition gouvernementale, ont-ils encore un avenir ?

Les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates forment une majorité. Mais je pense que les écologistes vont revenir en force. Par la manière dont ils s’opposent en avançant des contre-propositions. Tout le monde apprécie leur intelligence pour une construction positive. Je suis persuadé que, dans trois ou quatre ans, les écologistes seront en position de force ; la coalition des chrétiens-démocrates et des sociaux-démocrates est irrationnelle. Ils vont saupoudrer d’argent public alors qu’il faudrait se montrer plus imaginatif sur les réformes structurelles nécessaires ; l’argent ne peut pas tout.

Le comportement de Trump est-il un électrochoc pour l’Europe ?

Si cela n’était pas si grave pour les Ukrainiens, et même pour les Américains, que Trump soit béni ! Jamais on a autant parlé de l’Europe qu’en ce moment. Tout le monde comprend que la souveraineté européenne est le seul moyen de défendre notre idéal de démocratie, voire de civilisation.

Dans votre livre, vous dites à Marion Van Renterghem que le « trumpisme-muskinisme » est le « fier héritier du marxisme-léninisme »… Pouvez-vous nous expliquer ?

Le marxisme-léninisme est une idéologie qui, pour se réaliser, s’appuie sur la force. Le pouvoir soviétique était un pouvoir totalitaire qui reposait sur la puissance de l’État. Le « trumpisme-muskinisme » est une idéologie qui part d’une prise de pouvoir de l’État et ne peut s’accomplir que par la force. L’URSS avait une vision du monde dans un espace non régulé par le droit, mais par la force. Ce qui a donné 53 en Allemagne, 56 en Hongrie, 68 en Tchécoslovaquie. Le « trumpisme-muskinisme » agit de la même façon, en tirant sa puissance de l’argent, au service d’un impérialisme qui passe par le Groenland, le Canada et jusqu’au Panama. Ce qui est terrible avec les idéologies, c’est qu’elles ne prennent pas en compte la réalité, elles s’épanouissent dans un cercle vicieux fermé. Le « trumpisme-muskinisme » dissout l’État de droit et le transforme en une démocratie illibérale, donc autoritaire. Il s’agit d’un nouveau type de fascisme. C’est ce qui se passe actuellement aux États-Unis.

Pourtant, Trump et Musk se réclament du pragmatisme…

Les communistes aussi s’en réclamaient ! Le pragmatisme de Trump c’est : « Je suis l’exécuteur de la volonté populaire, l’État, c’est moi, j’agis comme mon pouvoir me permet de le faire. » On parle de son art de conclure des deals, mais Trump ne conclut pas des deals, il impose !

Votre grille de lecture vous permet-elle de comprendre le nouveau monde dans lequel nous entrons ?

J’ai évolué, j’ai eu plusieurs grilles de lecture. Aujourd’hui, ma grille de lecture partant de l’Europe permet d’imaginer des réponses aux problèmes contemporains. Cela ne veut pas dire que ma vision de l’Europe reste la même, mais je pense que notre liberté est liée à l’Europe ; personne, à part les nationalistes purs et durs, ne peut imaginer que la France, l’Allemagne et la Pologne puissent se défendre seules. Les gens sensés comprennent que notre souveraineté nationale dépend de notre capacité à renforcer la souveraineté européenne. Et aussi de la faculté des Européens à construire un nouveau lien avec la Grande-Bretagne. Nous sommes dans une période de post-Brexit. Nous avons à inventer quelque chose en politique. Il faut toujours mettre l’imagination au pouvoir.

Soixante-huitard, vous êtes l’ancêtre des libertariens, dont les chefs de file sont Musk et Milei ?

Il faut faire une différence entre les libertariens et les libertaires. Les uns défendent un individualisme égoïste quand les autres sont pour une autonomie solidaire.

Vous abordez longuement dans ce livre la question du wokisme. Mais le wokisme n’est-il pas un enfant de Mai 68 ?

Je ne sais pas combien d’enfants a faits Mai 68, mais c’est un mouvement qui a ouvert les fenêtres, et éveillé des sociétés, comme le wokisme, qui à l’origine est un réflexe d’intelligence, d’éveil à la réalité du monde, de lucidité sur la répression, l’existence des minorités, la prise en considération des inégalités. Mais le wokisme devient un problème quand il n’est pas seulement un éveil et une compréhension, mais une idéologie. Ainsi, il est en contradiction avec ce qu’il était au début. Il plaque sa vision du monde sur les réalités. Tout mouvement, quand il s’idéologise, devient contre-productif, voire totalitaire.

Prenons un exemple que tout le monde va comprendre. Il y a actuellement un problème chez les Verts français puisque Julien Bayou a été accusé d’avoir maltraité sa compagne. Cela partait d’un bon sentiment : vouloir dépasser la domination des hommes au sein de nos sociétés, point sur lequel le mouvement #MeToo a permis d’ouvrir les yeux. Mais, à partir du moment où l’on renverse les choses et que l’homme doit prouver qu’il est innocent, ce mouvement d’éveil devient une idéologie qui sème la terreur. Je suis d’autant plus à l’aise pour le dire que je ne me suis jamais entendu avec Bayou. Mais je constate qu’il a été victime d’une idéologisation de #MeToo qui l’a terrorisé et que, maintenant, il a été mis hors de cause par la justice après que des moyens colossaux ont été mobilisés. Malheureusement, il n’y a eu aucune remise en cause de leur idéologie wokiste chez les Verts français.

Vous consacrez plusieurs pages à votre judéité. C’est assez nouveau chez vous d’en parler autant… Pourquoi ?

Je suis prudent, et je ne voulais guère en parler jusqu’à il y a quelques années, quand j’ai réalisé le documentaire Nous sommes tous des juifs allemands, car je trouve l’identitarisme wokiste très dangereux. Depuis, j’essaie de comprendre ce qui constitue mon identité juive. C’est un débat que j’ai eu dans l’intimité avec mon frère Gaby. Il considérait qu’on ne devait pas lui imposer une identité, et qu’il n’était donc pas juif. À quoi je lui répondais : « Ce n’est pas si simple parce qu’on ne peut pas “s’ex-matriculer”, ce qui revient à sortir de l’histoire. » Dans cette réflexion, ce qui s’est passé le 7 octobre joue évidemment un rôle important. Je suis un juif qui tourne en rond et ne sait pas où il est. Je subis l’isolement des juifs et, en même temps, j’éprouve un sentiment d’horreur face à la réponse d’Israël. Dans cette contradiction se pose la question de mon identité.

Parmi les grands héros, celui qui vous a accompagné tout au long de votre vie et auquel vous rendez hommage est Marek Edelman. Qui était-il ?

Dans un livre qui lui a été consacré, il est écrit cette phrase qui le définit si bien : « L’homme qui a toujours été du bon côté. » Marek Edelman est un exemple de résistance puisqu’il a été pendant la guerre l’un des responsables du ghetto de Varsovie, qu’il s’est exfiltré avant d’être assassiné et qu’il a poursuivi la lutte tout en restant en Pologne. C’est un juif de la diaspora, comme moi. Mais il a toujours témoigné d’une solidarité avec les exploités de ce monde en soutenant le mouvement Solidarnosc ou la lutte des Bosniaques. Il a écrit une lettre ouverte aux Israéliens et aux Palestiniens très vigoureuse, et qui a été publiée par le New York Times et Le Monde. Aux premiers il disait : « Vous devez comprendre la légitimité des revendications des Palestiniens. » Et aux seconds, pour souligner l’horreur du terrorisme : « Dans le ghetto, nous n’avons jamais attaqué les femmes et les enfants des soldats de la Wehrmacht. »

Vous êtes critique sur Emmanuel Macron, mais vous conservez une certaine tendresse pour lui. Pourquoi ?

Parce que je crois qu’Emmanuel Macron a une capacité intellectuelle hors du commun mais que sa personnalité l’entrave. En clair, Macron est empêché par Macron. J’ai été fasciné par lui, ce serait malhonnête maintenant de le pulvériser au lance-flammes, de le rendre responsable de mon aveuglement. Quand il a été élu en 2017 et que je l’ai vu traverser le Louvre seul sur « L’Hymne à la joie », j’avais les larmes aux yeux. Sa volonté jupitérienne s’exprimait déjà dans cette image, mais je ne l’ai pas vue.

Son allocution martiale sur « la menace russe » a paru démesurée à pas mal d’observateurs. Et à vous ?

Non, son discours n’a pas été démesuré. Poutine s’attaque à la souveraineté européenne. Oui ou non y a-t-il un impérialisme russe qui veut désintégrer l’Europe ? Oui ! Si Poutine menace les pays Baltes, il s’en prend à tous les pays de l’Union européenne. Les chars soviétiques ne vont pas entrer demain dans Strasbourg mais à Kaliningrad pour « sauver les minorités russophones ». Il ne faut pas appréhender le danger uniquement d’une manière égoïste nationale. On voit bien qu’il y a une volonté de réorganiser le monde autour de la force. C’est elle, et non plus le droit, qui règle les relations entre les États. C’est vrai pour Poutine, Trump, Xi Jinping, l’Iran, les terroristes du Hamas et, malheureusement, le gouvernement israélien de Netanyahou. Dans cette nouvelle donne internationale, si l’on est solidaire au sein de l’Europe, on se sent menacé dès qu’un pays de l’Union l’est.

« L’Élysée rend fou », écrivez-vous…

C’est l’évidence même. Ce qui rend fou, d’abord, c’est la volonté de participer à une présidentielle : actuellement, vous avez une centaine de personnes en France qui sont obnubilées par 2027. Et, une fois que vous êtes élu à l’Élysée, vous êtes coupé de la réalité. Ce que Mitterrand masquait par son cynisme, et Chirac par son je-m’en-foutisme, que les Français adoraient. Sarkozy et Macron sont complètement déconnectés des réalités du pays, comme le prouve la décision de dissolution qui a été un summum de folie élyséenne. Mais cela ne signifie pas que ces présidents ont toujours eu tort.

Vous confiez vous être mieux entendu avec Giscard qu’avec Mitterrand. Étonnant, non ?

J’ai été impressionné par le discours de Mitterrand à Strasbourg, à la fin de son mandat, en 1995, où il a dit : « Le nationalisme, c’est la guerre. » Mais j’ai côtoyé Giscard quand il était président de la Convention pour une Constitution européenne, on a pris beaucoup de cafés ensemble, et on s’est trouvé une intelligence commune sur la nécessité de l’Europe.

Quel message voulez-vous laisser à vos petits-enfants ?

Aucun en particulier. D’abord, ils sont jeunes, puisqu’ils ont 3, 5 et 8 ans. Ensuite, je ne veux rien leur transmettre. À part ma passion pour le foot, que je suis heureux d’avoir communiquée à mon fils. Mais, sinon, je n’ai pas de projet pédagogique pour eux. Pas de message à délivrer. Ou un seul : qu’ils aient envie d’être avec nous. Je ne vais pas leur prodiguer ma vision de la vie de façon autoritaire. Je veux surtout les aider à s’épanouir pour qu’ils deviennent des personnes à la conquête de leur autonomie.

Propos recueillis par Jérôme Cordelier

Source lepoint

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