
Depuis le 7 octobre 2023, les professeurs d’histoire sont confrontés aux questions sensibles de leurs élèves. Le tout dans un contexte de hausse de l’antisémitisme.
« Mais monsieur, comment est-ce que les juifs peuvent faire ce qu’ils font en Palestine alors qu’ils ont vécu ça ? », demande cette élève d’un collège d’Ille-et-Vilaine lors d’un cours sur l’histoire de la Shoah. La scène date de novembre dernier. « Cette jeune fille n’était pas du tout dans une forme de contestation ou de provocation visant à me déstabiliser. Il s’agissait d’une interrogation sincère et chargée d’émotion, sans doute due aux images de bombardements de civils par l’armée israélienne à Gaza », relate François De Sauza, le professeur d’histoire de cette classe de troisième. Comme lui, plusieurs enseignants se disent aujourd’hui confrontés à ce type de questionnements vertigineux au moment d’aborder le chapitre consacré à la Seconde Guerre mondiale. « Les élèves qui formulent ces remarques baignent pour une partie d’entre eux dans une saturation informationnelle. Y répondre fait pleinement partie de notre mission d’enseignant », poursuit François De Sauza.
Une mission d’autant plus cruciale que l’antisémitisme ne cesse de prendre de l’ampleur en France depuis le 7 octobre 2023. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès, du Conseil représentatif des institutions juives de France et de l’Ifop, publiée le 5 mars, évoque les conséquences de l’importation du conflit israélo-palestinien dans les écoles françaises : de nombreux élèves juifs feraient l’objet d’attaques et de discriminations en raison de leur lien supposé avec Israël, renforçant une « judéophobie d’atmosphère » qui alimente leur exclusion et leur isolement. 44 % des élèves interrogés pensent que « les juifs sont plus attachés à Israël qu’à la France » et 25 % d’entre eux considèrent que « les juifs sont responsables de la guerre dans la bande de Gaza ».
Difficile de contrer la désinformation qui envahit les réseaux sociaux
« Depuis le 7 Octobre, beaucoup de collègues insistent sur la nécessité de faire un travail sur les mots du conflit au Proche-Orient », explique Joëlle Alazard, présidente de l’Association des professeurs d’histoire-géographie (APHG). « Il est fréquent que mes élèves parlent des « juifs » quand il est question des Israéliens. A ce moment-là, je leur dis ‘stop, on reprend' », raconte cet autre professeur d’un collège parisien. Le qualificatif de « génocide palestinien », régulièrement avancé par les élèves, nécessite aussi de s’y arrêter. « Il est important de rappeler que la qualification de « génocide » n’est pas reconnue par la justice internationale dans ce cas précis. On peut en profiter pour revenir avec eux sur d’autres notions juridiques moins connues comme celles de « crimes de guerre » ou « crimes de masse » et étudier les nuances », décrit Joëlle Alazard. Difficile de contrer la désinformation qui envahit les réseaux sociaux, sur lesquels les jeunes passent une bonne partie de leur temps. « Les élèves sont de plus en plus livrés à ceux que j’appelle les « entrepreneurs d’idéologie ». Si on ne prend pas le temps de reprendre ce qu’ils entendent, qui le fera ? », insiste la professeure agrégée.
D’autant plus lorsque des faits d’actualité viennent heurter les consciences et compliquer encore un peu la tâche des enseignants. Après la récente vidéo outrancière relayée par Donald Trump et évoquant son rêve de transformer Gaza en « Côte d’Azur », beaucoup se préparaient à faire face aux interrogations de leurs élèves au retour des vacances d’hiver. Certains jeunes auront sans doute aussi été marqués par le récent discours de Jonathan Glazer, réalisateur du film La zone d’intérêt : « Aujourd’hui, la Shoah et la sécurité juive sont utilisées pour justifier les massacres et les nettoyages ethniques à Gaza », a dénoncé le cinéaste britannique lors de la dernière cérémonie des César, le 28 février, par la voix de son porte-parole.
« Un matraquage idéologique »
Selon Iannis Roder, professeur d’histoire en Seine-Saint-Denis et responsable des formations au mémorial de la Shoah, on assiste à un changement de paradigme sans précédent. « L’idée infuse dans la société, et en particulier chez les jeunes, que les victimes d’hier, les juifs, seraient devenus les bourreaux voire les nazis d’aujourd’hui, insiste-t-il. Le terme de ‘génocide palestinien’ aujourd’hui employé par certains militants d’extrême gauche n’est pas innocent. L’essentiel pour eux est de frapper les esprits. » Et Iannis Roder de poursuivre : « Même s’il n’induit pour l’heure que des questionnements, je suis absolument convaincu que ce matraquage idéologique aura des conséquences plus importantes à terme dans les classes. » Aux enseignants, une fois de plus, de contrer les raccourcis.
Encore faut-il se sentir assez solide pour aborder ces sujets hautement inflammables. « On a tendance à scruter les réactions des élèves mais je m’interroge surtout sur l’attitude des professeurs très souvent tentés par l’autocensure », avance Pascal Vivier, secrétaire général du Snetaa-FO. Depuis le 7 Octobre, certains se contenteraient de diffuser des vidéos au moment de l’étude du chapitre sur la Shoah. Meilleure façon d’esquiver les problèmes. « Plus on fait court, plus on évite les ennuis ! » résume Pascal Vivier. Même si le phénomène est difficile à quantifier, il arrive aussi que des professeurs politisés dérapent. « Récemment, un enseignant, au cours d’une discussion, m’a soutenu que les massacres perpétrés le 7 octobre 2023 ne pouvaient être qualifiés d' »actes terroristes » et qu’il s’agissait d’une forme de « résistance » », raconte ce lycéen de région parisienne. Le ton monte. « Comme il ne voulait pas revenir sur ses propos, j’ai préféré quitter la classe », poursuit le jeune homme. L’enseignant finira par s’excuser devant ses parents.
L’une des questions qui reviennent souvent chez les élèves étant : « Est-ce que les membres du Hamas ne seraient pas des résistants plutôt que des terroristes ? Après tout, durant la Seconde Guerre mondiale, les résistants étaient également qualifiés de terroristes par les Allemands ! »
François De Sauza regrette que les programmes soient si denses : « Nous manquons de temps pour faire face à ces nouveaux défis. Sans doute faudra-t-il accepter de réduire le nombre de sujets traités à l’avenir. » Beaucoup d’enseignants seraient demandeurs d’une formation, sans trop oser le formuler. Le 28 septembre 2024, une journée sur le thème du conflit israélo-palestinien organisée par l’APHG à Sciences Po Lille a attiré 350 participants. « Au préalable, une grande université qui a l’habitude d’accueillir nos événements avait refusé de nous recevoir en nous faisant comprendre que le sujet était trop sensible. Mais, à Lille, le débat s’est révélé passionnant et très respectueux », conclut Joëlle Alazard.
Amandine Hirou
Pourquoi se scandaliser de la confusion entre Juifs et Israéliens ? N’est-ce pas Israël qui s’est proclamé Etat-nation du peuple juif ? N’est-pas Israël qui se comporte comme porte-parole des Juifs de la Diaspora ? Et ne sont-ce pas les principales associations prétendument représentatives des communautés juives qui défendent « inconditionnellement » tous les actes des autorités israéliennes ? Ce sont bien ces « conseils représentatifs » qui importent le conflit israélo-palestinien.