Le propos se veut un brin provocateur : « Le Rassemblement national est le meilleur bouclier pour les Français de confession juive. » Depuis quelques années déjà, le président du Rassemblement national répète ce nouveau mantra sur tous les plateaux de télévision. Non sans résultat. Comme l’a révélé Le Figaro, Jordan Bardella comme l’eurodéputée Identité libertés Marion Maréchal, par ailleurs petite-fille de Jean-Marie Le Pen, sont invités par le gouvernement israélien à intervenir à la Conférence internationale de la lutte contre l’antisémitisme les 26 et 27 mars prochains.
Une main tendue de l’État hébreu sans aucun précédent vis-à-vis du parti nationaliste français qui fait suite à la condamnation sans équivoque par le mouvement de Marine Le Pen des atrocités commises par les terroristes du Hamas en Israël, le 7 octobre dernier, contrairement aux forces de gauche radicale, La France insoumise en tête. Et qui lui a permis de poser une pierre nouvelle à son édifice de « dédiabolisation ».
S’il n’est pas nouveau, le soutien à la communauté juive et à l’État d’Israël n’a pas toujours été l’apanage du Front devenu Rassemblement national. Loin de là. Peu avant son accession à la tête du mouvement nationaliste, en 2011, Marine Le Pen revendiquait le « droit de critiquer la politique de l’État d’Israël », pays qu’elle accusait en creux d’une forme de racisme anti-arabe : « Si nous disions en France ne serait-ce qu’un millième de ce qui est dit en Israël, nous irions immédiatement en prison pour incitation à la haine raciale », lâchait-elle cette même année au quotidien israélien de gauche Haaretz.
Une lecture peu ou prou dans la ligne du fondateur du FN, Jean-Marie Le Pen. Lors d’une conférence de presse en 2008, le « Menhir » n’avait pas hésité à assimiler la bande de Gaza à « un camp de concentration dans lequel les gens sont privés des moyens de se défendre ». Un discours comme en écho à celui tenu, alors, à l’autre extrémité de l’échiquier politique dans les rangs de la gauche radicale. « C’était un slogan scandé dans beaucoup de manifestations d’extrême gauche en 2009. C’était typiquement un cas de convergence », souligne le chercheur et directeur de l’observatoire des radicalités politiques, Jean-Yves Camus.
Outre les temps de campagnes électorales – comme l’atteste la lettre envoyée aux Français de confession juive lors de la présidentielle de 2002 retrouvée par Le Point –, les préventions de Jean-Marie Le Pen à l’égard de l’État juif ne datent pas d’hier. Le quintuple candidat à la présidentielle confiait au journaliste Azzeddine Ahmed-Chaouch, dans son livre publié en 2010 Le Testament du Diable, qu’Israël était selon lui à « l’origine » de l’ampleur de la polémique soulevée par ses propos sur les chambres à gaz, qualifiées en 1987 de « détail » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Des propos pour lesquels il a été condamné à de multiples reprises par la justice.
« Complot juif mondial »
Quelques mois avant cette sortie, Jean-Marie Le Pen avait pourtant tenté une forme de normalisation de ses rapports avec la communauté juive. En marge d’un déplacement aux États-Unis, le fondateur du Front national doit s’exprimer devant le congrès juif mondial à New York, à l’invitation de membres de l’aile la plus droitière du Likoud, le parti national libéral israélien. Malgré un discours pro-israëlien applaudi, aucune suite ne sera donnée à cette rencontre.
« Ça n’a débouché sur rien. Personne n’était dupe. Le congrès juif européen s’est chargé d’expliquer à la maison mère quel était l’historique du Front national et quelles étaient les dernières déclarations du bonhomme qui venait, notamment, de dénoncer, dans une interview au quotidien Présent, l’existence d’un complot juif mondial », explique Jean-Yves Camus, un des auteurs de la note envoyée alors à Edgar Bronfman, président du congrès juif mondial.
L’accession de Marine Le Pen à la tête du Front national, en 2011, marque un tournant. Suspectée d’antisionisme, systématiquement renvoyée au négationnisme et à l’antisémitisme des membres fondateurs de son mouvement, la nouvelle cheffe nationaliste sait que résident là les raisons principales de son ostracisation politique. La normalisation progressive des rapports du mouvement avec la communauté juive, et par extension avec l’État d’Israël, va devenir la pierre angulaire de l’entreprise de « dédiabolisation » qu’elle va conduire plus de dix ans durant.
Dès l’été suivant, nombre de membres du FN à l’antisionisme, voire à l’antisémitisme, assumé sont exclus. À l’image d’Yvan Benedetti, dirigeant de L’Œuvre française. Si les relations avec les grandes instances représentatives de la communauté juive, tel le Crif, ne cesseront jamais d’être exécrables, plusieurs cadres du parti créent des ponts par la base.
Notamment via la communauté juive pied-noir. « Nous n’avons jamais cessé d’y travailler », confie Louis Aliot, déjà vice-président du mouvement en 2011 et premier dirigeant du FN invité à se rendre en Israël, grâce à l’entremise d’anciens rapatriés d’Algérie. Cinq ans auparavant, la participation de Marine Le Pen à un voyage en Israël dans le cadre d’une délégation du Parlement européen s’était confrontée au veto catégorique de l’État juif.
« Vieille garde antisioniste »
À partir de 2012, Gilbert Collard, le Franco-Israélien Gilles-William Goldnadel ou l’Américain Guido Lombardi se font les avocats du Front national auprès de la communauté juive en France comme dans l’État hébreu. Un lobbying qui permet, peu avant la présidentielle de 2012, à Marine Le Pen de rencontrer aux États-Unis, outre le sénateur républicain Ron Paul, l’ambassadeur d’Israël à l’ONU, Ron Prosor, comme William Diamond, membre de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac) et responsable de la synagogue de Palm Beach, en Floride. En France, ces relations permettent à Marine Le Pen d’être auditionnée, à l’image des autres candidats, par Richard Abitbol, président de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël (CJFAI).
Parallèlement à ces prisesde contact, une note interne, rédigée en août 2014 par Aymeric Chauprade, va secouer le parti. L’eurodéputé Front national plaide alors pour des prises de position plus favorables à Israël, au nom de la lutte contre le « fondamentalisme islamiste, seul véritable ennemi de la France » et contre lequel « les Européens de l’Ouest se trouvent dans le même bain que les Israéliens ».
« Lorsque j’écoute Jordan Bardella aujourd’hui, il est tout à fait sur les positions que je défendais alors, confie au Point Aymeric Chauprade. Marine Le Pen était tout à fait d’accord et s’inscrivait déjà dans cette ligne. Mais elle devait composer à l’époque, en interne, tant avec Florian Philippot, qui craignait une dérive atlantiste, qu’avec une vieille garde antisioniste qui n’existe plus aujourd’hui au sein du RN, remplacée par une nouvelle génération pour qui les juifs n’ont jamais été un problème, contrairement au fondamentalisme islamiste. »
Évolution progressive
L’éclatement de violences à la frontière israélienne, en 2018, donnera lieu aux derniers feux de cette opposition au sein du Front national entre une vieille garde fidèle à Jean-Marie Le Pen et la nouvelle ligne mariniste. Soixante Palestiniens sont tués en tentant de franchir les lignes israéliennes. Jean-Marie Le Pen, exclu depuis trois ans du parti qu’il a fondé, réagit : « À Gaza, les médias parlent d’affrontements entre Palestiniens et Israéliens, mais les dizaines de morts et les centaines de blessés sont tous Palestiniens. Il faut que cesse ce massacre ! »
Aux antipodes de Marine Le Pen pour qui « Israël a envoyé un message clair sur l’inviolabilité de sa frontière : on peut le juger excessivement, inutilement brutal, mais c’est un message clair ». Une ligne tenue fermement depuis lors. « Le réflexe de défense du gouvernement israélien est devenu quelque chose d’audible pour Marine Le Pen, comme la volonté de préserver sa population face à des gens qui sont des théocrates et des islamistes, note Jean-Yves Camus. Cette position lui permet, de plus, aujourd’hui, de brandir le spectre de l’extrême gauche qui se fait le valet de l’islamo-gauchisme, terme approximatif, mais qui va devenir, si les choses continuent ainsi, assez audible. »
Qu’importe les quelques remous qu’elle doit subir un temps en interne, au Parlement européen, Marine Le Pen et ses eurodéputés FN organiseront, en 2016, avec le concours de l’Ukrainien Vadim Rabinovich, président du Parlement juif européen (European Jewish Union, une ONG créée en 2012), une conférence dédiée aux relations entre le mouvement nationaliste et la diaspora israélienne en Europe. À l’issue de celle-ci, Vadim Rabinovich, fustigé par sa propre communauté pour avoir permis cette rencontre, déclarait : « Marine Le Pen n’est pas son père, je pense que sa volonté de lutter contre l’antisémitisme est sincère. »
Un élément témoigne de cette évolution progressive de Marine Le Pen, entre sa prise en main du Front national en 2011 et aujourd’hui : le ton employé, tous les 16 juillet, lors des commémorations de la rafle du Vél’d’Hiv’. Il y a treize ans, celle qui s’apprêtait à se présenter pour la première fois à la présidentielle réitérait son opposition à toute repentance, arguant que la France n’était alors pas à Vichy mais à Londres en 1942. À l’aube d’une probable quatrième candidature à l’élection suprême, Marine Le Pen insiste sur la complicité de Vichy dans la déportation des Juifs. Si les deux messages ne sont pas antinomiques, la focale, elle, a changé.
« L’ennemi, c’est l’islamisme »
« Nous nous retrouvons finalement dans le même camp aujourd’hui avec Israël, appuie le maire RN de Perpignan, Louis Aliot. L’ennemi, c’est l’islamisme. Il faut non seulement le dénoncer, mais également condamner cette porosité, cette collusion, que peuvent entretenir certaines forces politiques ou pays dits amis avec elle, aux premiers rangs desquels le Qatar ou l’Algérie. »
Chez les Français d’Israël, le discours de Marine Le Pen peine encore à trouver ses affidés, seulement 3,3 % d’entre eux ont voté en sa faveur au premier tour de la dernière présidentielle, contre 53 % pour son rival Éric Zemmour. L’abandon, dans son programme présidentiel, de l’interdiction de toute double nationalité pour prendre en compte les remontrances des Franco-Israéliens n’y aura rien fait. « Ce sont des choses qui évoluent lentement mais qui vont se normaliser. Il n’y a aucune raison que cela perdure », veut croire Louis Aliot.
La participation sans heurts de députés du Rassemblement national à la marche organisée, lundi 9 octobre 2023 par le Crif, était déjà la marque d’une importante évolution dans la normalisation du parti nationaliste. En 2018, la participation de Marine Le Pen à la marche à l’initiative du Crif pour Mireille Knoll – une octogénaire assassinée en raison de son appartenance à la religion juive – s’était déroulée sous les huées. Un point de bascule, synonyme d’un glissement du jugement de la communauté juive à l’égard du parti à la flamme ? « C’est un non-sujet. On peut voir les choses comme on veut, il y a des invariables. On peut être dans les mêmes rues de Paris, pour les mêmes choses, cela ne dit rien pour autant », tempère un haut-représentant de la communauté juive en France.
« Par les outrances de La France insoumise, on ne peut plus dire que le RN et l’extrême gauche sont les deux faces d’une même médaille, constate Jean-Yves Camus, membre de la task force sur l’antisémitisme du Congrès juif européen. Il vous sera répondu qu’il y a d’un côté des gens qui n’ont pas été nets mais qui ont évolué, et de l’autre un péril imminent qu’est l’extrême gauche. » Une différence sur laquelle tant Jordan Bardella que Marion Maréchal vont insister en Israëm lors de leur pariticipation à la Conférence internationale de la lutte contre l’antisémitisme, les 26 et 27 mars prochain.