
Pour « le Nouvel Obs », l’ancien dessinateur de « Charlie Hebdo » a visité la première exposition consacrée en France à la propagande nazie contre l’art dit « dégénéré ». Une attaque violente de l’art moderne qui est aussi au cœur de « Deux Filles nues », son puissant roman graphique, fauve d’or 2025.
Soudain, Luz prend entre quatre yeux un rabbin en train d’inspirer une pincée de tabac. Moins d’un mètre sépare le dessinateur de la peinture aux tons jaunes de Marc Chagall. « Si tu te places ici, tu peux te laisser envahir par les fantômes de tous les gens qui ont regardé cette toile. Les hommes et les femmes qui l’ont aimée, les nazis qui l’ont détestée. C’est vertigineux. »
Jusqu’en 1945, plus de 20 000 œuvres (expressionnistes, dada, surréalistes, abstraites…) sont retirées, confisquées, vendues ou détruites. « La Prise (Rabbin) » de Chagall fait ainsi partie des 700 œuvres diffamées lors de l’exposition inaugurée à Munich le 19 juillet 1937 sous le titre « Art dégénéré » (« Entartete Kunst »), avant de circuler pendant quatre ans en Allemagne et en Autriche.
Une traversée glaçante du XXe siècle
Cet épisode sombre de l’histoire de l’art est au cœur de « Deux Filles nues » (Albin Michel), roman graphique signé Luz, récompensé par le fauve d’or du meilleur album au Festival international de la Bande dessinée d’Angoulême et déjà tiré à 100 000 exemplaires.
L’ancien caricaturiste de « Charlie Hebdo » embarque le lecteur dans une traversée glaçante du XXe siècle en adoptant le point de vue d’un tableau du peintre Otto Mueller représentant deux jeunes Gitanes. Luz retrace son itinéraire chaotique, de sa création en 1919 à sa restitution aux ayants droit quatre-vingts ans plus tard, en passant par son anathème munichois de 1937.
Coïncidence, ou « alignement des planètes », selon Luz, pour la première fois en France une institution déconstruit cette attaque méthodique contre les avant-gardes menée par Hitler et son ministre de la Propagande, Joseph Goebbels. « Derrière cette stigmatisation artistique se dessine déjà la mécanique d’extermination nazie », rappelle Johan Popelard, conservateur du patrimoine et co-commissaire de l’exposition « l’Art “dégénéré”. Le procès de l’art moderne sous le nazisme » au Musée Picasso-Paris.
Si la bande dessinée de Luz fait mouche, c’est aussi parce qu’elle raconte en creux la situation personnelle de son auteur, miraculé de l’attentat contre « Charlie Hebdo » en 2015. « Ce tableau n’a pas de mérite d’être un survivant, confie-t-il, assis sur un banc en haut du grand escalier de l’hôtel Salé. C’est un rescapé malgré lui… Je ne veux plus me dessiner. Je ne peux pas mettre le lecteur à ma place, mais je peux transférer mon expérience à travers une toile. C’est la chose la plus pertinente que j’aie trouvée pour partager le regard impuissant que je porte sur le monde depuis dix ans. »
Les œuvres, symboles de résilience, au centre de l’attention
Dans les salles encore fermées au public, Luz, toujours sous protection policière, déambule avec enchantement au milieu des chefs-d’œuvre : « Vieil homme (le père Hirsch) », d’Oskar Kokoschka, « Sangliers », de Franz Marc, « Portrait d’homme », de Hanns Katz… Les « Deux Filles nues » d’Otto Mueller sont, elles, restées au chaud au Musée Ludwig de Cologne.
Sa BD à la main, il compare les peintures originales à ses reproductions aux crayons de couleur. Les repérer au fil des pages devient presque un jeu. « J’en ai croqué certaines juste dans un coin, s’amuse-t-il. Le Kokoschka, j’avais envie de le dessiner parce que je le trouvais beau. J’ai aussi essayé de caser dans mon histoire le buste de Nietzsche sculpté par Otto Dix et dont on a perdu la trace. On voit à travers une citation de l’artiste, retranscrite ici sur un mur, qu’il était attentif au sort réservé à sa création. Quand elle est sur le point d’être revendue à l’étranger, Dix se réjouit qu’au moins elle échappe à la destruction. »
« Une parenté graphique avec George Grosz »
Au milieu de ces retrouvailles, le visiteur du soir s’arrête sur « Metropolis », de George Grosz, vision cubiste d’un Berlin tentaculaire et infernal exécutée en 1916-1917. Luz, 53 ans, se passionne pour l’expressionnisme allemand depuis longtemps : « A mes débuts à “Charlie”, j’ai consulté un psy pour soigner mon mal de l’air. Il m’a dit : “Vous commencez comme dessinateur, je ne vais pas vous enlever vos névroses maintenant.
Par contre, vous qui travaillez dans la satire, que savez-vous de l’art expressionniste allemand ?” Je ne connaissais pas. J’ai compris qu’il y avait là un cousinage avec ma pratique. George Grosz était à la fois peintre et dessinateur de presse. Cela m’a donné l’ambition de réaliser dans “Charlie” de grandes doubles pages très fournies. J’ai un contour très gras. Au lieu d’avoir une parenté graphique avec Plantu, moi, je l’avais avec George Grosz. Choisis ton camp, camarade ! »
Luz observe longuement les détails de l’allégorie des grandes villes de Grosz. « Dans le dessin de presse, on a un peu du mal à se définir comme artiste. C’est presque un gros mot. Il faut être dans l’impact plus que dans la contemplation. S’il y a bien un endroit où tu peux être dans la contemplation, c’est dans les musées et… dans les chiottes. Mon objectif est qu’un de mes dessins soit dans les toilettes des gens. Là, tu m’installes des chiottes face à “Metropolis”, je suis bien. »
La passion de Luz pour les groupes d’artistes allemands Die Brücke (« le Pont ») et Der Blaue Reiter (« le Cavalier bleu »), cibles des nazis, le pousse à en savoir plus sur la tristement célèbre exposition de 1937. En 2017, il écoute en boucle les épisodes de « la Série documentaire » consacrée, sur France-Culture, à cette opération de propagande, plonge dans les ouvrages de Jean-Michel Palmier, philosophe de la pensée et de la culture allemandes, commande « Degenerate Art. The Fate of the Avant-Garde in Nazi Germany », livre monumental qui rassemble des photos de la scénographie munichoise.
Au Musée Picasso, Luz scrute un grand écran où défilent des archives vidéo de l’exposition de 1937. Sur les cimaises de l’Hofgartenarkaden, on aperçoit les tableaux disposés de guingois, regroupés sous des slogans haineux pour provoquer le dégoût. « Je me suis rendu compte que “Deux Filles nues” était placé à hauteur d’enfant, se souvient Luz. Sur les images que j’ai regardées sur YouTube, je n’en ai pas vu, mais j’ai lu le témoignage d’un adolescent de 13 ans. L’idée est née de montrer tout ce que cette toile a vu défiler devant elle. La fiction s’insère dans les angles morts de l’histoire. On ne peut pas toujours être vrai, mais il faut tenter d’être juste. »
Du 19 juillet au 30 novembre 1937, plus de 2 millions de visiteurs arpentent l’exposition infamante « Entartete Kunst ». Une fréquentation inatteignable aujourd’hui. « Finalement, les nazis ont conçu la plus incroyable exposition d’art moderne », plaisante Luz. Ce grand bannissement attire plus de curieux que la « Grande Exposition d’art allemand » inaugurée la veille, de l’autre côté de la rue, à la Maison de l’Art allemand.
Les tableaux remplissent désormais une mission mémorielle
Cette manifestation met en valeur, elle, des sculptures de combattants aux muscles saillants, des paysages ruraux ou des portraits du Führer, conformes à l’idéal national-socialiste. « L’exposition de 1937 est le point culminant d’un dispositif plus large consubstantiel à l’idéologie esthético-politique du nazisme, précise Johan Popelard. Son projet de forger un homme nouveau passe au préalable par une purification et une élimination de tous les corps étrangers. L’art moderne est particulièrement ciblé, car considéré comme une production de crétins, de juifs, de sauvages. Les œuvres deviennent des symptômes visibles et les vecteurs de pathologies qui risquent de contaminer la société et la race allemandes. Il faut donc en finir pour faire advenir un art sain. »
Les tableaux remplissent désormais une mission mémorielle. « L’art dit “dégénéré” est toujours là, se réjouit Luz. Les nazis, eux, ne sont peut-être pas complètement partis. Il faut rester vigilant. J’ai reproduit la quasi-intégralité du discours inaugural de l’exposition de 1937 et relevé cette phrase de mauvais augure prononcée par Adolf Ziegler, peintre préféré d’Hitler, chargé de la sélection des œuvres : “Des trains entiers n’auraient pas suffi à débarrasser les musées allemands de ces ordures.” En 2025, le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) utilise les mêmes termes pour qualifier le Bauhaus. Dans mon bouquin, on aperçoit dans le coin d’une fenêtre l’ascension de l’extrême droite à la fin des années 1920. Cette petite lucarne, aujourd’hui, ce sont nos portables. Que voit-on ? Un milliardaire accomplir par deux fois un salut nazi lors de l’entrée en fonction d’un promoteur immobilier qui a les plus grands pouvoirs du monde… C’est devant nous. Nous n’avons aucune excuse. » « Deux Filles nues » et le Musée Picasso-Paris nous invitent à ouvrir l’œil.