Amanda Sthers : “On trimballe certains gestes de nos aïeux malgré nous, mais pas par hasard”

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Amanda Sthers dévoile Les Gestes, saga familiale passionnante, joviale et poignante à la fois,  sur trois générations et autant de continents. Presque dans le même temps, son célèbre monologue Le Vieux Juif blonde est réédité, avec une préface inédite, écrite après le 7 octobre. L’événement et la solitude depuis lors ont chamboulé l’écrivaine et son rapport à son métier. Entretien.

Comme votre personnage principal dans Les Gestes, vous attardez-vous sur les gestes des gens que vous aimez? Vous surprenez-vous à en reproduire parfois? Et que portent-ils en eux selon vous?

Le livre a commencé comme ça: en croisant mon reflet dans une vitrine de magasin, je me suis rendu compte que j’avais un geste de mon père. Je ne le savais même pas. Je n’ai pas vraiment conscience de mes gestes. Mais quand j’observe mes enfants et que je les vois en faire certains, je réalise qu’ils viennent parfois de loin… Qu’on trimballe certains gestes de nos aïeux malgré nous, mais pas par hasard. On porte en nous une partie de l’histoire de ceux dont on reproduit les gestes. On recrée, physiquement, des histoires du passé.

Cette fresque familiale explore le thème de la transmission, fil rouge dans nombre de vos romans. Quel est votre rapport à la transmission?

La transmission est double. Évidemment, elle peut être formidable et porteuse, mais aussi destructrice. Je crois que le rapport à la transmission ne peut exister qu’à partir du moment où les choses sont formulées. Les exprimer, écrire dessus, permet de sortir d’une forme de malédiction. Alors quand on y parvient, l’histoire familiale devient puissante. Elle n’est plus pesante.

Quand avez-vous écrit ce livre?

Ça fait dix ans que je veux raconter ce parcours, mais j’ai écrit ce livre puissamment, en m’y consacrant pleinement, cette dernière année et demie.

Donc à plein temps durant l’après 7 octobre. Comment alliez-vous durant ce temps d’écriture?

Ce fut une des écritures les plus complexes de ma vie. Très douloureuse, étrange aussi. Le livre devait d’ailleurs paraître en septembre dernier. Je pensais réussir à l’achever pour la précédente rentrée littéraire, mais ce fut très dur. Après le 7 octobre, j’avais l’impression que ce que j’écrivais n’avait aucun sens. Parler de n’importe quel autre sujet n’avait pas de sens.

Mon histoire se déroulait loin d’Israël et du 7 octobre, je n’avais pas prévu d’en parler, mais quelques phrases sont rentrées dans le livre, malgré moi. Au départ, mon personnage ne devait pas partir en Israël. Je crois que j’ai eu besoin de l’y envoyer à ma place, parce que je ne pouvais pas m’y rendre. Il n’y avait rien de moi a priori dans Les Gestes. J’ai inventé cette famille, décrit des lieux où je n’ai jamais vécu… Mais même dans une fiction totale, l’écrivain est là. Il s’agit de ma vision du monde, de ma façon d’aimer les gens, de les excuser…

Quelques semaines avant ce roman, reparaissait Le Vieux Juif blonde, avec une préface inédite. Là, vous évoquez le 7 octobre. Cela vous a-t-il fait “du bien”?

Écrire la préface de la réédition du Vieux Juif blonde m’a apaisée quant au fait que ma première publication post-7 octobre [Les Gestes, ndlr], serait sur un tout autre sujet.

Et puis, j’ai écrit un autre roman, drôle, acide et tragique à la fois, qui paraîtra début octobre et qui parle, lui, du 7 octobre et de l’état de la société française. J’ai ressenti le besoin de l’écrire, dans l’urgence, dès que j’ai achevé Les Gestes. Je n’ai jamais écrit de livres de manière si rapprochée.

La couverture de cette réédition est illustrée par Joann Sfar, très engagé à travers son art depuis le 7 octobre et la flambée de l’antisémitisme en France. L’aquarelle est orange, couleur qui recouvre aussi toute la couverture de son nouveau roman graphique Que faire des juifs?. Quel lien peut-on y voir?

Avec Joann, on devait faire une version illustrée du Vieux Juif blonde il y a dix ans. Le projet n’a pas abouti pour des raisons économiques. Quand il y a eu cette idée de réédition – pour imposer de nouveau le texte dans l’actualité et, ainsi, essayer de trouver un moyen d’en faire un film, ce qui me semble important aujourd’hui –, je lui ai demandé de faire cette couverture. Je savais son intelligence, sa façon de réagir aux événements récents. Le choix était logique, mais il précédait tout ça.

Vous concluez cette préface en décrivant votre état fiévreux et nauséeux après un voyage de la mémoire, et dans lequel le 7 octobre vous a replongée.

Je trimballe avec moi cette rupture, ce questionnement sur le pire de l’humanité, cette douleur qui est arrivée quand j’étais très jeune après une visite des camps en Tchécoslovaquie. Ce jour-là, je suis tombée malade. J’avais de la fièvre et de la nausée. Somatisation absolue. J’ai éprouvé cette même émotion physique bizarre le 7 octobre. Je me suis sentie comme beaucoup de femmes juives devant ces enfants kidnappés. J’ai eu l’impression que c’était les miens. [Elle marque un long silence.] J’avais un nœud dans le ventre toute la journée. Il est encore là. Je ne peux vous en parler sans pleurer.

J’ai l’impression que la plus grosse douleur de toute cette histoire n’est pas ce qui est arrivé, mais ce que les gens sont quand même arrivés à nier. La douleur que le 7 octobre ne touche que nous, alors qu’il aurait dû toucher le monde entier… Et que le monde entier aurait dû nous protéger. Je le savais déjà mais, cette fois, je me suis rendu compte physiquement, concrètement, que nous étions seuls.

Quelles questions vous êtes-vous posées durant l’écriture de cette préface?

J’étais tétanisée par cet écrit: je ne savais pas comment mettre des mots sur l’innommable. Je me demandais: vais-je laisser une trace pour l’Histoire? Quelque chose que les gens vont relire dans 20 ans, comme on relit aujourd’hui des livres en se disant “c’est vrai que c’est arrivé, qu’on a laissé faire…”? Vais-je réussir à marquer l’esprit d’au moins une personne? Je me suis rendu compte de la vacuité du métier d’écrivain– c’est douloureux – et, en même temps, de notre résistance. On ressent le devoir de faire. Parce que c’est la seule chose qu’il nous reste.

Le 19 février, vous avez partagé sur votre compte Instagram un dessin représentant Shiri Bibas, tenant contre elle ses deux enfants, en référence à cette étreinte si marquante parmi le flot d’images virales et violentes des massacres et enlèvements du 7 octobre. Vous l’avez publiée sans mot, aucun texte en légende. Ce jour-là, vous êtes-vous aussi demandé comment “mettre des mots sur l’innommable”?

L’horreur absolue se passe de mots. J’ai aussi coupé la possibilité de commenter. Je n’avais pas la force ce jour-là. Ce n’était pas mon rôle d’écrire ou d’en faire quelque chose de politique. Et puis, à ce moment précis, la famille avait demandé une réserve.

Je crois qu’à partir du moment où on prend la parole, on s’autorise une place. Ma place, notre place, elle n’était qu’en retrait.  Lorsqu’on se rend à l’enterrement de quelqu’un qu’on a aimé, mais sans avoir fait partie de son cercle le plus proche, on ne prend pas la parole. En retrait, on marque juste son émotion, sa présence. Cette image était une façon de dire ma peine et que j’étais là. Je suis la mère de deux garçons qui ont ce même écart d’âge [que celui des fils Bibas, ndlr]. On se demande forcément: qu’aurais-je fait? Qu’y avait-il à faire? Comment les aurais-je protégés? Je ne peux même pas imaginer ce que cette femme a ressenti.

Depuis le 7 octobre, vous reparle-t-on de votre film Holy Lands ou de votre livre Les Terres saintes, dont il est tiré? Deux œuvres qui montrent, comme annoncent leurs titres, le pluriel d’Israël, sa complexité. Ils nous rappellent que les Israéliens ne pensent – ni ne votent, prient, mangent… – pas tous la même chose. Une réalité rejetée depuis cette guerre?

Nous avons l’impression que les gens ont accès à cette information, qu’elle est claire. Mais ils ne veulent pas l’entendre. C’est un déni, dû notamment aux réseaux sociaux qui alimentent, avec leurs algorithmes, l’idée du monde que vous avez et seulement celle-ci. On va vous rassurer sur votre vision. Il faut être vigilant. Trouver de la nuance, prendre du recul, réussir à comprendre où et comment la communication peut être améliorée… Les choses les plus complexes à faire aujourd’hui. Il faut continuer d’essayer, même si, honnêtement, j’ai très peu d’espoir.

Des lecteurs qui n’avaient aucun rapport avec Israël ou le judaïsme ont découvert à travers ce livre toute la complexité du pays. Certains pensaient qu’il n’y avait que des Juifs en Israël. L’un d’eux m’a même dit qu’il pensait qu’il n’y avait “que des riches”, c’est dire le niveau d’antisémitisme… Leur expliquer Israël sans le faire directement était pour moi salvateur.

Beaucoup d’autres personnes, plus proches d’Israël, m’ont partagé leur envie de relire ce livre après le 7 octobre. Ça leur a fait du bien de s’y replonger, parce qu’il donne un espoir de réconciliation. Il fait particulièrement sens en ce moment. Je crois qu’il y a toujours, dans les textes des auteurs, une prémonition sur ce qui arrive. C’est pour cette raison qu’on ne comprend jamais complètement pourquoi certains livres nous touchent si profondément. J’ai l’impression qu’ils inscrivent en eux quelque chose de l’inexorabilité de l’histoire…

Parmi les personnages aussi flamboyants qu’attachants de votre roman Les Gestes, il y a cette amie juive égyptienne de la grand-mère de votre héros, musulmane. Le narrateur explique à son fils avoir hérité de ses gestes et de son vécu, même si ce n’est pas le sien. Qu’avez-vous voulu raconter à travers Rachel? Peut-on hériter d’une histoire qui n’est pas la nôtre?

Nous sommes la somme de plein de choses et de rencontres. C’est ce qui me semble être aussi un des sujets du conflit israélo-palestinien, comme on l’appelle: qui était là en premier, qui a fait ça en premier, qui a les gestes de qui, qui a cuisiné comme ça avant l’autre… Parfois dans l’Histoire, les choses sont entremêlées et donc impossibles à déterminer. L’humanité a ce côté poreux: on emprunte des gestuelles les uns aux autres. Et je trouvais ça beau, important, de rappeler que la plupart des pays arabes ont hérité des gestes des Juifs qu’ils ont chassés par la suite. Le personnage de Rachel est un hommage aux Juifs d’Égypte de cette époque qui ont dû quitter leur pays, comme mon oncle Jacques, qui vit désormais en Israël.

Vous dédiez la réédition du Vieux Juif blonde à de nombreuses personnes, dont vos enfants, et vous précisez:  “pour qu’ils deviennent qui ils sont derrière ce qu’on voit”. Pourquoi?

Beaucoup de mes livres leur sont dédiés… En fait, ils le sont tous. Cette phrase, c’est pour leur offrir la chose qui m’est arrivée à 26 ans. J’espère qu’ils auront, dans leurs carrières respectives, bien différentes de la mienne, leur Vieux Juif Blonde, ce moment où les gens vont voir qu’ils sont autre chose que ce qu’ils ont décidé pour eux, à leur place. C’est à la fois le sujet de ce texte, mais c’est aussi ce que j’ai vécu il y a vingt ans, au moment de cette parution. Soudain, on a pensé que je n’étais pas que la petite blonde qu’on avait imaginée.

Comme une permission de s’affranchir, de se choisir librement ?

Cette permission, je la leur ai donnée il y a longtemps. Ce serait plutôt un rappel. Leur redire que je les encourage à laisser cette trace. Je pense toujours à “si jamais je n’étais plus là”, alors je laisse des livres comme le Petit Poucet laisse des cailloux.

Encore une histoire de transmission…

Je pense qu’être vivante, ce n’est que ça: transmettre. Transmettre tout ce qu’on a analysé et tout ce qu’on pense avoir compris du monde, de la façon dont on peut rire de lui et y survivre. Transmettre, pour aider ceux qu’on aime.

Propos recueillis par Myriam Baron

Les Gestes d’Amanda Sthers, Stock, collection La Bleue, 285 pages, 20,90€.
Le Vieux Juif Blonde d’Amanda Sthers, Grasset, collection Grasset Théâtre, 80 pages, 13,50€.

Source tenoua