De Gisèle Halimi à Gisèle Pelicot : 50 ans de combat contre le viol

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Me Agnès Fichot, collaboratrice de Gisèle Halimi, a assisté à une partie du procès de Mazan. Elle met l’affaire Pelicot en regard de l’affaire Tonglet-Castellano, en 1974.

En 1978, des insultes et des crachats accompagnent l’arrivée d’Anne Tonglet et Araceli Castellano au palais de justice d’Aix-en-Provence. Elles ont respectivement 28 et 23 ans et, quatre ans plus tôt, alors qu’elles campaient dans une calanque proche de Marseille, elles ont été sauvagement violées par trois hommes. Aux côtés des jeunes femmes, deux avocates : Gisèle Halimi, qui s’est battue pendant quatre ans pour que l’affaire soit jugée aux assises, et sa jeune collaboratrice, Agnès Fichot.

Cette dernière a été profondément marquée par cette audience, qui, en dépit de son extrême violence, a contribué à la loi de 1980 : un texte qui définit le viol et le criminalise. En décembre 2024, Agnès Fichot – toujours en activité aujourd’hui – s’est rendue au procès des viols de Mazan. Pour entendre les plaidoiries de la défense, et pour rendre hommage à Gisèle Pelicot, cette « autre Gisèle » devenue, elle aussi, une icône de la lutte pour le droit et le respect des femmes.

Le Point : Le souvenir du procès d’Aix-en-Provence a été très présent à Avignon. Qu’est-ce qui vous frappe, dans la mise en regard de ces deux audiences ?

Agnès Fichot : Il faut commencer par dire que le procès des viols de Mazan et la figure de Gisèle Pelicot touchent à l’universel de l’histoire des femmes. J’en suis absolument certaine, et je pense qu’elle-même en est consciente. Je suis venue la rencontrer, à Avignon. Pour lui rendre hommage, saluer sa détermination et sa noblesse. Et parce que, pour avoir accompagné les victimes de 1978, il me semblait pouvoir me représenter un peu ce qu’elle endurait. Ce n’est pas parce qu’elle a affronté cette audience, qu’elle a eu de beaux mots devant la cour et devant la presse à l’issue du verdict, qu’elle n’est pas profondément abîmée. On a parlé de son courage, et il est bien réel, mais je crois que c’est aussi l’immensité de sa souffrance qui l’a portée, qui l’a conduite à franchir les obstacles. Dès le début, elle s’est posée comme la représentante des victimes silencieuses qui n’ont pu aller au bout de cet horrible chemin : le huis clos qui lui était dû en tant que victime – la loi le prévoit depuis le procès d’Aix-en-Provence, et grâce à lui –, Gisèle Pelicot l’a refusé. Et ce refus a été un geste politique.

La façon dont il a été accueilli permet de mesurer le chemin parcouru depuis 1978 ?

Bien sûr. À Aix-en-Provence, on avait des victimes coupées en morceaux devant la cour, en la parole de qui on ne faisait aucune confiance. Chaque jour, elles et nous étions huées, nous nous faisions cracher dessus, la salle était pleine des amis de leurs agresseurs venus faire la claque. Et, chaque jour, les questions fusaient de manière extrêmement agressive : « Madame, vous dites que cela a duré cinq heures, c’est en réalité trois et vous allez ensuite au bord de la mer… » Toutes étaient de la même veine.

Quel usage était fait de la notion de consentement ?

Aucun ! La question n’était posée que de façon accusatoire : puisque ces hommes étaient parvenus à leurs fins, puisque l’une des victimes était ensuite tombée enceinte et avait dû avorter, n’avait-il pas fallu qu’elles consentent ? Anne a eu ce mot d’une force inouïe : « Non, monsieur le président, je n’ai pas consenti : j’ai cédé. » Tout était là.

La société s’est-elle, à l’époque, emparée de ce propos et de ce sujet ?

Il n’y a pas eu un raz-de-marée dans l’opinion publique comme celui auquel Mazan a donné lieu, c’est évident. Tel qu’il s’est instauré à Aix-en-Provence, le débat tournait surtout autour de l’idée que nous, des Parisiennes et des femmes de gauche, étions venues « emmerder » de pauvres gars du cru, selon les mots de leurs soutiens. Nous étions traitées de salopes, de pétroleuses ; on nous reprochait de vouloir ouvrir un débat de société. Cela dit, a-t-on entendu autre chose, à Avignon, de la part d’une certaine défense ? N’a-t-il pas été dit que le prétoire n’était pas fait pour cela ?

Ça m’attriste, je l’avoue, de constater que cet argument a encore cours – après qu’il y a eu Gisèle Halimi, justement, pour faire avancer la loi sur l’avortement et sur le viol grâce à des combats menés au cours de grands procès. Quand il y a eu Robert Badinter, qui a permis de la même façon l’abolition de la peine de mort… Bien sûr que le prétoire intègre et cristallise les débats de la société ! Lorsque nous sommes sorties du procès, Gisèle Halimi et moi nous sommes immédiatement remises au travail pour avancer sur le législatif, la question du huis clos, la définition du viol… Mais il a fallu s’obstiner, ne rien lâcher pour que ce travail aboutisse à un changement de la loi.

Vous avez assisté, à Mazan, aux plaidoiries de la défense ; qu’en retenez-vous ?

J’espérais qu’elles seraient très différentes de celles que j’avais connues à Aix-en-Provence. Ça n’a pas été le cas. Il y a eu de belles défenses, c’est vrai, des défenses dignes et respectueuses. Mais il y a eu aussi beaucoup d’horreurs. Entendre qu’ils n’avaient pas leur libre arbitre, ces pauvres hommes, parce qu’ils étaient les sujets de pulsions irrépressibles. Entendre que, puisqu’elle avait les jambes repliées dans son sommeil, on pouvait penser que cette femme s’offrait… C’est insupportable. Un des avocats, le jour du verdict, est tout de même allé traiter les manifestantes de « tricoteuses » ! Il faut bien peu connaître le parcours des femmes, combien elles ont été à devoir avorter avec des aiguilles à tricoter, pour oser prononcer une phrase comme celle-là… Ça n’honore pas notre rôle et notre robe.

L’icône de 1978 était Gisèle Halimi : l’avocate, et pas les victimes qu’elle défendait. À Avignon, c’est Gisèle Pelicot qui a pris cette dimension, occupé cette place.

En effet. Grâce à son attitude si forte et digne tout au long des débats, à sa façon de dire les choses, à sa manière d’être extrêmement présente en restant à la place qui était la sienne. Mais aussi parce que la loi était là : le droit de refuser le huis clos, la reconnaissance du viol comme un crime. À Aix, il n’y avait pas tout cela et il était légitime, je crois, d’honorer l’avocate qui portait ce combat. Il avait fallu travailler d’arrache-pied pendant quatre ans, plaider à Marseille pour l’incompétence du tribunal correctionnel, obtenir la publicité des débats, affronter une salle emplie de haine. Il reste cependant beaucoup à faire.

Quoi ?

Il reste, d’abord, ces quarterons d’accusés. Ils sont en nombre, et il est impératif de travailler sur cela : travailler partout, dire et redire sans relâche ce qu’est une relation sexuelle libre et consentie et ce qui ne l’est pas. Le procès Mazan, la figure de Gisèle Pelicot ont provoqué un ruissellement extraordinaire de débats, de travaux d’introspection. Chacun a été bousculé dans son intimité, la société tout entière s’est saisie du débat, de ce qui est au plus profond de notre intimité et témoigne de nos relations hommes-femmes. En requérant des peines très lourdes contre les violeurs de Mazan, c’est d’ailleurs ce que le parquet a signifié : nous, représentants de la société, vous disons, messieurs, que vous êtes aujourd’hui l’objet d’une réprobation collective. Et nous tenons à vous le dire haut et fort parce que, manifestement, vous n’avez toujours pas compris.

La cour criminelle s’est, elle, montrée moins sévère…

En effet. Elle a examiné chacun des accusés avec ses agissements, son parcours, sa personnalité, la façon qu’il a eue de reconnaître ou non les faits, avec sa défense. Mais le fait de dire « tous coupables » a été essentiel : de même qu’il n’y a pas viol et viol, il n’y a pas pervers et pervers. Par ailleurs, je suis convaincue que ce n’est pas en prison qu’on va apprendre à ces hommes-là à s’éduquer, à respecter le corps des femmes, à respecter la femme. Il était impératif de prononcer des peines complémentaires, de suivi sociojudiciaire avec obligation de soins. C’est cela aussi dont les victimes ont besoin, bien plus que d’excuses totalement inaudibles pour elles. Mais je crois que Mazan a été un gain, un atout pour l’avenir. Et que, en ne rognant évidemment en rien la présomption d’innocence, il ne sera désormais plus possible de traiter des victimes présumées comme Anne Tonglet et Araceli Castellano l’ont été en 1978. Après Mme Pelicot, on écoutera la victime – sans l’idée préconçue qu’elle monte un scénario, qu’elle ment ou, pire, qu’elle l’a bien cherché.

Propos recueillis par Marion Cocquet

Source lepoint