
Si peu d’écrivains maghrébins ou arabes osent défendre Boualem Sansal, ce n’est pas seulement par peur ou par lâcheté. Ce mutisme puise aussi à d’autres sources.
Àl’Institut du monde arabe, mardi 18 février, une soirée de soutien à Boualem Sansal a été organisée par Gallimard, avec des écrivains du monde entier. Sansal est en prison pour ses opinions (rappel des évidences). La salle est pleine, l’émotion, palpable. Les principes occidentaux de liberté et de respect des différences sont électrisants, même en temps de crise. Malheureusement, peu d’écrivains algériens, maghrébins ou arabes sont présents.
Pourquoi les écrivains et intellectuels maghrébins, notamment algériens, ne protestent-ils pas contre la mise aux fers d’un écrivain ? Peu osent dire non, on pourrait les compter sur les doigts d’une main. En général, on évite de poser la question du mutisme de ces écrivains. On craint d’être étiqueté, de susciter des soupçons de racisme. Ce soir, l’absence des écrivains maghrébins se fait sentir comme une désertion. Pourquoi ne montrent-ils pas plus de solidarité envers Sansal ? Pourquoi ce vide autour de lui, même s’ils ne partagent pas ses opinions ? Le mot « opinion », on aime le répéter comme une forme de geste barrière.
Cette absence fait mal au cœur. Elle ne sous-entend pas que personne n’a jamais osé dire non, mais elle met en évidence un triste constat : beaucoup préfèrent rester silencieux, voire se contenter de protestation pour la forme, plutôt que de s’engager véritablement. La peur en est souvent la cause. S’opposer au régime algérien est risqué : intimidation, procès, persécution médiatique, campagnes de diffamation, attaques contre les proches. Cet acharnement d’État trouve même des relais en France, où certains pensent que s’allier avec le Mal peut leur octroyer une sainteté postcoloniale. Ces artistes et écrivains maghrébins doivent-ils pour autant cacher leur peur ? Peut-être pas. Avouer sa peur peut éclairer la réalité algérienne. La terreur exprimée montrera l’avilissement d’un peuple, passant de l’ambition de liberté à l’espoir d’acheter du café rationné.
Il y a aussi une autre raison : « C’est Sansal ! » s’exclame-t-on avec un faux dédain. Boualem Sansal, ses triomphes, ses éclats de rire, son éloquence et ses idées. On s’inquiète d’être confondu avec lui et de heurter les maîtres de l’hypernationalisme algérien.
Sansal ? C’est sa photo de voyage en Israël, toujours rediffusée par les médias islamistes. Elle sert de verdict. Il ne faut pas le soutenir, car on risque le lynchage au nom des libérateurs imaginaires de la Palestine. Ceux qui croient aimer le Palestinien en détestant le reste du monde. Sansal, c’est Israël, les Juifs, l’Occident, la trahison, le « voyage » de la normalisation. Il est donc complice d’un crime contre l’humanité. En soutenant, par son silence, l’emprisonnement de Sansal, on croit libérer la Palestine, alors qu’on ne fait que rester assis et applaudir à l’emprisonnement d’un homme de 80 ans. On choisit les petits combats en fonction de son petit courage.
« Sansal ? Pas question ! » Cela vous met le doigt dans la machine à broyer les libertés en Algérie et en France. Beaucoup de collègues algériens de l’écrivain vivent leur vocation à l’intérieur d’un procès en loyauté entre les deux pays, camisolés du décolonialisme permanent. Par conséquent, certains lettrés croient qu’être contre Sansal c’est être pour l’Algérie. Ils ne comprennent pas qu’être pour la libération de cet écrivain c’est être pour que chaque Algérien puisse dire, vivre et jouir de la liberté. Ils ne voient pas que se taire c’est se vouer à l’unanimité et à la terreur, et non pas à la justice. Ils croient que seul l’écrivain devra payer pour avoir écrit et dit, mais leur tour viendra. On ne peut pas être écrivain et esclave en même temps. La lâcheté n’écrit pas de grands livres, mais de petites phrases.
Sansal, c’est le non éternel à l’islamisme. L’islamisme tue. Ne rien dire contre l’islamisme se justifie, pour certains, par leur souci de ne pas heurter les musulmans ni s’attirer un procès en islamophobie. Par conséquent, on se tait au nom des « musulmans », mais c’est surtout par peur des islamistes. On préfère que Sansal soit en prison plutôt qu’être soi-même au tribunal des confessions. L’islamisme s’attaque-t-il à l’Occident au nom du décolonialisme permanent ? On applaudit.
« Sansal ? C’est la France ! » Donc on s’en éloigne comme d’un pestiféré, même si on est un écrivain logé en France, qu’on y publie ses livres, qu’on y a logé ses enfants et qu’on y a des comptes bancaires. Il vaut mieux être un écrivain apprécié de son geôlier que d’être un prisonnier. L’Histoire a prouvé que c’est une erreur ? Peu importe, tant que mes livres se vendent en France, ce pays que je déteste.
« Sansal ? Non ! » Parce que je ne l’aime pas. Qui vous le demande ? On aime ou on n’aime pas un écrivain, mais on défend sa liberté et ses ardeurs, car ce sont nos rêves. L’Algérie est le pays des passions solaires. C’est grâce à notre foi en la liberté que nous avons pu compter dans nos généalogies Mohammed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Yamina Mechakra, Malek Haddad, Malika Mokeddem, Tahar Djaout, Rachid Mimouni, Anna Gréki, Assia Djebar, Taos Amrouche et bien d’autres.
Soutenir Sansal ne signifie pas approuver un crime, un antipatriotisme, une position antialgérienne, la guerre à Gaza ou l’ennemi idéal marocain, ni l’impérialisme ou l’extrême droite. C’est être algérien, écrivain, maghrébin, libre et digne. Ceux qui se taisent se trompent : ce ne sont pas les dieux qui maudissent, mais les générations futures.
Il ne s’agit pas de prendre parti pour ou contre Sansal, mais de s’opposer à l’idée de ternir l’image de l’Algérie et de la mettre aux fers en déclamant sa décolonisation. Quel héritage laissons-nous à nos enfants ? Le message de la peur, de la lâcheté ? Nos ancêtres se sont battus pour notre liberté, pas pour que nous nous réjouissions du sort d’un prisonnier.
Kamel Daoud