
À l’affiche d’un formidable film d’aventures de Barbara Schulz la semaine prochaine, Le Secret de Kheops, le comédien fait salle comble au théâtre depuis un an avec ses lectures de Victor Hugo. Ce qui suffit à son bonheur, que ce grand angoissé sait éphémère.
On connaît la formule de Victor Hugo à propos de Napoléon : « Toujours lui ! Lui partout ! » Comment ne pas l’appliquer aujourd’hui à un homme qui, justement, célèbre divinement l’auteur des Contemplations, tout en poursuivant ses investigations littéraires et en continuant à tourner un ou deux films par an ? Qu’on y songe : un fanatique de Luchini pourrait, en l’espace de seulement trois jours de la semaine prochaine, l’applaudir un soir au Théâtre de la Porte Saint-Martin où il lit (ou plutôt : il vit) Victor Hugo ; le découvrir sur grand écran dans un film d’aventures virevoltant de Barbara Schulz où il campe un archéologue aventurier en quête d’un trésor égyptien ramené à Paris par les troupes de Napoléon (décidément…) ; l’entendre restituer les plus beaux et les plus méchants portraits de leurs contemporains signés Tocqueville, Madame du Deffand ou Saint-Simon, et réunis amoureusement par Cioran dans sa célèbre anthologie ; l’écouter sur France Inter présenter l’œuvre d’un de ses auteurs favoris dans l’exercice où il excelle : l’admiration littéraire.
Humeur joyeuse
Fabrice Luchini nous reçoit un matin d’hiver, chez lui, dans son étroite maison posée sur cette butte Montmartre qu’il n’a pour ainsi dire jamais quittée depuis son enfance. La veille, il a profité de la séance photo du Figaro Magazine à la maison Victor-Hugo pour se nourrir encore un peu plus de l’œuvre hugolienne qui dépasse la simple écriture de romans, de pièces ou de poèmes. Il confesse découvrir chaque jour une nouvelle facette de son génie et s’en réjouit, toujours prêt à le faire partager au public qui lui fait un triomphe. Ni les propos insultants de François Cluzet à son encontre il y a quelques jours ni la proximité des soirées des César et des Molières qui le snobent volontiers depuis quarante ans ne sauraient affecter son humeur joyeuse. Il n’a pas vaincu toutes ses angoisses existentielles, mais parvient à les dépasser plus facilement. De nouveaux projets se font jour. Surtout, il n’en revient pas d’avoir tant aimé tourner Le Secret de Kheops, au côté de Julia Piaton, qui a été pour lui, tout comme Barbara Schulz, « une révélation ». On le regarde fixement quand il dit cela. Non, cette fois-là, il ne joue pas la comédie.
LE FIGARO MAGAZINE. – Voilà plus d’un an que vous êtes à l’affiche de ce spectacle consacré à Victor Hugo. Comment expliquez-vous ce succès ?
Fabrice LUCHINI. – Avant de l’expliquer, je le constate, et je dois dire que ce succès me dépasse un peu, je ne pensais pas qu’il marcherait aussi bien que les autres : Des écrivains parlent d’argent, La Fontaine et le confinement, Poésie ?, etc.
Vous dites cela à chaque fois…
Non, je suis sincère. Je croyais vraiment que le public venait chercher dans mes spectacles une alternance de beaux textes et de légèreté : une demi-heure de Blaise Pascal, puis l’imitation de Johnny Hallyday qui entre dans ma loge pour me parler de Knock, ce genre-là… Hugo, cela demande une qualité d’écoute et d’attention inédite. Quand j’ai envisagé de lire un poème de La Légende des siècles comme Booz endormi, vénéré par des immenses auteurs, de Proust à Pierre Michon, je me disais que personne, en 2024, n’en voudrait.
Raison pour laquelle j’ai commencé dans une salle de 200 places, le Petit Saint-Martin. Puis je l’ai joué aux Mathurins, à l’Atelier et aujourd’hui dans le plus grand théâtre privé de Paris, la Porte Saint-Martin : 1 050 places, quatre étages et ce public incroyable qui écoute, attend, arrête presque de respirer, suspendu aux mots d’Hugo, dans un silence total : « On était dans le mois où la nature est douce, les collines ayant des lys sur leur sommet. Ruth songeait. Et Booz dormait. » Le silence est ici primordial car c’est entre les mots que réside la vie.
Que signifie cette attention absolue du public ?
À travers ce spectacle exigeant, je fais un pari : celui d’une résistance à notre époque – sa médiocrité, sa laideur – et à l’assoupissement général. Même si je rassemble plus de 3000 personnes par semaine et qu’une tournée est prévue dans de grandes salles de province, tout cela reste tout petit, minoritaire. Quand j’entends évoquer « une belle séance de rugby » – sport que j’adore – parce que 38.000 personnes se sont rendues au stade, je calcule très vite dans ma tête qu’il me faudrait un an et demi pour atteindre ce chiffre. Nous sommes donc bien, acteur et spectateurs, dans un acte de minorité minoritaire. Minoritaire, mais aussi miraculeux parce que braver la pluie, le froid et les rues du Paris de Mme Hidalgo transformées en enfer pour venir se suspendre, non pas à ce que je dis, mais au propos dont j’ai la responsabilité, c’est un geste exceptionnel.
À ce point ?
Oui, parce que non seulement les spectateurs, dans ces instants-là, deviennent acteurs ou au moins actants, mais ils font communauté. Ils forment ce que Laurent Terzieff nommait « une solitude peuplée ». Ils incarnent ce qu’on entend dans ce mot-valise qu’on lit partout et qui ne veut plus rien dire : le vivre-ensemble. Attention, je ne suis pas naïf. C’est un état éphémère. Cette communion, ce brassage n’est possible que grâce à Hugo. Dès que les spectateurs sortiront du théâtre, la magie s’évanouira. Il ne faut d’ailleurs pas qu’ils se parlent après parce qu’ils ne s’entendront sur rien et les différences sociales, politiques et autres resurgiront immédiatement. Mais pendant deux heures, ils auront appartenu à la même communauté et offert dans un lieu clos une autre image de la civilisation : sans barbarie, plein de drôlerie, d’espièglerie, de génie, grâce à Victor Hugo.
On sent chez vous une forme de jubilation…
Il y a de quoi quand on pratique un métier qui vous permet de fréquenter quotidiennement tous ces grands auteurs. Quel privilège, quel miracle pour un comédien de rencontrer tous ces esprits supérieurs : Cioran avec ses défauts et ses limites, Proust avec son génie et son acuité psychologique, Tocqueville qui incarne la nuance, Saint-Simon qui cultive la méchanceté, Molière, qui transcende tout.
Et Hugo, donc…
Il est à la fois éblouissant, avec des fulgurances qui relèvent du pur génie, et très efficace. Tout ce qu’il touche prend une dimension théâtrale, même une lettre en apparence anodine. On trouve chez lui du lyrisme et de la rhétorique. Mais ce qui m’intéresse beaucoup et que j’essaie de restituer, c’est le Hugo moins connu, plus sentimental et émotionnel. Et proche de nous. « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous, comment ne le sentez-vous pas ? Insensé qui croit que je ne suis pas toi. »
Justement : compte tenu de sa proximité avec le lecteur, y compris au XXIe siècle, sa notoriété intacte, n’était-il pas évident que votre spectacle séduirait ?
Pas du tout. Comme le notait Louis Jouvet, tout est énigmatique dans le théâtre. C’est à la fois le métier le plus vrai et le métier le plus faux : « tout commence par un simulacre pour aller à la vérité », mais le chemin est complexe. Et avant chaque spectacle, tout est remis en jeu car on ne connaît pas l’humeur des spectateurs, comment ils sont venus, comment ils sont entrés, comment on les a assis, s’ils ont passé une bonne journée, s’ils ne préféreraient pas quand même regarder un match de foot chez eux, etc.
Quant à Hugo, ce n’est pas gagné d’avance non plus car il est à la fois adoré et méprisé. En son temps, sa popularité agaçait, notamment après les succès de ses pièces et de Notre-Dame de Paris ; Aragon et Baudelaire l’adoraient, Flaubert et Mallarmé le vénéraient, Gide le détestait (à la question « quel est le plus grand poète français ? », il répondait « Victor Hugo, hélas ! »), Jouvet faisait avec (« Hugo est une montagne, on n’a pas à aimer ou ne pas aimer : elle est là ») ; à notre époque, on en trouve pour dire qu’il a un côté fabriqué.
Et je confesse qu’avant de le travailler, je m’interrogeais bêtement sur la sincérité d’Hugo dans certains de ses textes comme son poème sur la mort de sa fille Léopoldine. Mais cette prévention disparaît immédiatement quand vous prononcez ces vers sublimes et désespérés : « Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! elle a parlé ! / Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé ! / Attendez ! elle vient ! laissez-moi, que j’écoute ! / Car elle est quelque part dans la maison sans doute ! »
Finalement, cette image double, trouble, n’est-elle pas aussi la vôtre ? Vous remplissez les salles, mais suscitez aussi parfois des propos peu amènes à votre endroit. Ainsi de l’acteur François Cluzet, récemment, qui vous a violemment pris à partie….
Je suis désolé, mais je ne souhaite pas répondre à cette question car je ne réponds qu’aux personnes qui s’adressent directement à moi, dans les yeux. Et je ne me souviens d’aucun différend entre nous.
« Pas de présence théâtrale » pour « Le Monde » ; « Mal à l’aise sur les planches après vingt-cinq ans d’absence : diction monocorde, gestuelle pauvre » selon « Télérama »… Les critiques très dures que François Cluzet essuie sur son interprétation dans la pièce qu’il joue en ce moment expliquent-elles sa nervosité et ses attaques contre vous ?
Je ne sais pas et je ne veux pas savoir. Ce que je peux dire pour citer Jouvet encore, c’est que « l’amour du théâtre est inséparable d’un sentiment de fraternité », même si je ne suis pas assez naïf pour imaginer qu’il n’y a pas de la jalousie, de l’aigreur, voire de la haine entre artistes. Mais elle ne doit, à mon sens, jamais être rendue publique. Tout le monde connaît la scène culte de Drôle de drame entre Louis Jouvet et Michel Simon : « Moi j’ai dit bizarre, bizarre ? Comme c’est étrange. Pourquoi aurais-je dit bizarre, bizarre ? – Je vous assure, cher cousin, que vous avez dit bizarre, bizarre. – Moi, j’ai dit bizarre ? Comme c’est bizarre ». Or, Jouvet et Simon se haïssaient ! Mais il n’y en eut jamais vent, ni dans la presse ni ailleurs. Et en disant leurs noms, j’ai bien conscience que je mets la barre très très haut par rapport aux deux protagonistes que vous évoquez…
Après avoir joué notamment dans les pièces de Yasmina Reza et de Florian Zeller, vous privilégiez les spectacles seul en scène. Le jeu en troupe vous manque-t-il ?
Franchement non. Je serais prêt pour faire un Racine ou un Molière, mais je sais que jamais je ne pourrais vivre les moments comme ceux que je vis en scène en ce moment.
Et le cinéma ? Est-il encore source de plaisir ?
Bien sûr. Avec Le Secret de Kheops, par exemple, j’ai éprouvé un plaisir immense, et connu une révélation avec la réalisatrice Barbara Schulz, qui est une incarnation de confiance, de vitalité, d’humanité. Elle m’a plus que bluffé : impressionné. C’était son premier film, et non seulement elle savait exactement ce qu’elle voulait, mais elle se comportait en patronne incontestable, emmenant par son enthousiasme, son énergie, son autorité douce, une troupe de 80 personnes dont des figures comme l’immense chef opérateur Guillaume Schiffman ou la merveilleuse Julia Piaton. Une autre révélation. C’est une des personnes les moins fabriquées que je connaisse. Elle sait déjà tout du métier. Elle est le visage du cinéma français de demain. Et dire que j’hésitais au départ à me lancer dans ce film parce que je n’étais pas sûr que ce film d’aventures était pour moi… Barbara Schulz me parlait d’un film en hommage à Jean-Paul Rappeneau et Philippe de Broca, et je ne suis pas très familier de ce genre.
Vous avez pourtant joué dans Le Bossu !
C’est vrai, mais j’en ai gardé un souvenir mitigé. Il y avait le bonheur d’interpréter ce rôle de méchant et de jouer avec Daniel Auteuil, cet acteur formidable, mais à la fin du tournage, Philippe de Broca m’avait quand même lancé : « J’aurais dû prendre Jean-François Balmer. Il était moins cher. »
On vous reverra donc au cinéma ?
Je ne peux pas me passer de cinéma, c’est essentiel : marcher, c’est marcher sur deux jambes. Même si, désormais, j’ai compris que c’est le contraire du théâtre où il faut être « un athlète affectif », c’est-à-dire trouver la formule pour que le corps, la présence soit. Alors qu’au cinéma, c’est le creux, le non-effort qui est demandé. Il faut se contenter d’être désiré par le metteur en scène. Nous ne sommes jamais que l’acteur et le comédien de l’homme qu’on est, et tout film est un reportage. En réalité, c’est un acte d’amour sur un acteur et/ou une actrice.
À chaque film, je demande à faire une lecture avec le réalisateur pendant trois ou quatre heures pour être sûr de la réponse à la question que posait Michel Serrault, « est-ce qu’on va tourner le même film ? » En fait, j’ai découvert mon bonheur d’acteur quand j’ai compris mes limites. Je sais que je ne peux pas jouer un mec fort physiquement, un puissant maître-nageur, un camionneur. Je sais aussi que je ne sais pas feindre la colère ou le type saoul, que j’ai du mal à jouer les mecs qui se réveillent. Tout cela, je le dis au metteur en scène avant de débuter un tournage. Plus j’avance sur la connaissance de mes limites, importantes, et mieux je me porte…
Ça ne vous a jamais handicapé ?
Non, il y a toujours eu des gens bienveillants pour me comprendre, comme Jacques Weber, qui, en 1985, avait dit au micro d’une radio : « J’ai vu Les Nuits de la pleine lune. La manière dont le jeune homme qui joue avec Pascal Augier boit son café dans le RER est une très jolie leçon. » Ou Michel Bouquet. La première fois que j’ai joué avec lui, c’était En attendant Godot sur la scène du palais des Papes, en Avignon, j’avais 27 ans, et le metteur en scène ne m’aimait pas du tout. Je devais dire « Monsieur Godot m’a dit de vous dire qu’il ne viendrait pas aujourd’hui, mais sûrement demain », c’était ma seule réplique en trois heures. Il m’avait lancé « très mauvaise présence, il faut changer l’acteur ! », et Bouquet s’était interposé pour me défendre. Je ne l’ai jamais oublié.
Laurent Terzieff a aussi beaucoup compté pour vous…
Oui, c’est une des plus belles rencontres dans ma vie. Ce qui nous séparait, c’est qu’il ne voulait jouer que les contemporains, même s’il me demandait le soir de lui jouer Les Femmes savantes… Car ce qui m’intéresse, moi, c’est d’essayer de contrecarrer la doxa contemporaine puissante, immense, en trouvant des pensées comme celles de Tocqueville ou de Cioran ou de Molière qui traversent les siècles et continuent à dire ce qu’est l’homme, la nature humaine, avec une parfaite justesse. C’est là où je ne suis pas trop progressiste : je pense que pour évoquer l’acuité scientifique de l’âme, la psyché des êtres, ce qui était valable au XVIIe le reste totalement aujourd’hui. Par exemple le concept de l’ennui chez Blaise Pascal. Que l’ennui soit « la sensation d’une nullité de l’instant qui débouchera sur un instant encore plus nul », comme dit Cioran, qui contestera que cela n’est pas toujours d’une brûlante vérité ?
La fréquentation des grands auteurs est donc pour vous le moyen de fuir l’époque ?
D’abord, c’est un exercice. Essayer de dire bien du Molière, du Racine ou du Corneille, c’est un exercice quotidien. J’ai eu la chance d’être formé par Jean-Laurent Cochet qui nous répétait : « Vous n’êtes pas là pour vous épanouir dans votre ego, vous êtes des instruments devant des partitions qui vous dépassent. » Donc je travaille tous les jours ou au moins deux heures par semaine un Molière, un Corneille, un Racine.
Et aucun contemporain ?
J’ai assez de boulot avec les autres ! Surtout depuis que j’ai vraiment exploré Hugo, qui est le plus grand nourricier de toute l’histoire de la littérature.
Vous avez quand même lu Philippe Muray…
Oui, j’aime son côté prophétique, même si on sent chez lui le désir un peu systématique de vouloir être en désaccord avec son temps. Il a identifié brillamment plusieurs concepts. L’infantilisme ou l’esprit festif permanent comme système autoritaire, sans nuances, constant, qui n’a plus de sens puisqu’il n’y a de sens de la fête que s’il existe des moments sans fête…
À propos d’esprit festif, vous êtes toujours téléphage ?
Je regarde encore la télé une heure et demie par jour. Je suis sur un très grand truc en ce moment : les restaurations de vieilles voitures, une émission fascinante sur RMC Découverte qui s’appelle « Vintage Mecanic ». J’aime aussi beaucoup LCP, et puis je regarde de temps en temps Darius Rochebin sur LCI. On le sent assez excité à l’idée que dans l’heure qui vient, Poutine va peut-être appuyer sur le bouton atomique… Au risque d’incarner la phrase de Nietzsche : « les journaux (et, par extension, les médias d’information audiovisuels), c’est la fausse alerte permanente ».
Et le téléphone portable ? Avez-vous réglé votre rapport avec lui ?
Je fais du théâtre pour me sortir de cette cochonnerie, pour m’en désinfecter ! Parce que ça y est, je me suis fait attraper, rattraper. Je me suis beaucoup moqué de ces couples qui, au restaurant, ne se parlent plus, chacun sur son portable, illustrant ce que ma compagne Emmanuelle nomme « la fin de la civilisation ». Or, je sais que j’ai du mal à échapper moi-même à cela ! C’est tellement efficace, le portable. Tu te mets sur un réseau social quelconque, et on te propose un match de boxe parce qu’ils ont compris que tu aimais la boxe. Cinq secondes plus tard, il y a du James Brown à 16 ans, à 20 ans, à 40 ans. Quel est le réel qui peut t’offrir en six secondes une danse de James Brown et un match de boxe avec Cassius Clay ? Le génie de cette horreur, c’est que dès qu’on a un trou, il est comblé.
Exemple : dès que vous serez parti, Jean-Christophe, j’aurai un petit instant de fading, mais au lieu de m’abandonner, de réfléchir sur ce que j’ai dit ou pas dit, de vivre ce petit moment triste, blanc, ce moment du rien qui fait partie de la vie, je vais me jeter sur cet objet catastrophique, diabolique, prodigieux. Le portable me fait sortir de moi, c’est une invention qui nous prive de ce dialogue dont parlait Nietzsche « je et moi sont engagés dans un dialogue trop véhément. Comment serait-il supportable s’il n’y avait pas l’ami ? L’ami est la bouée qui nous empêche que les deux personnes en cause tombent dans les profondeurs ». Notre ami, maintenant, c’est lui, le portable. Qui est en fait un faux ami.
L’hiver est le temps des récompenses pour les artistes avec les cérémonies des César et des Molières. Vous y avez été peu honoré jusqu’à maintenant…
Ne pas être nommé comme cette année est un soulagement : on n’a pas à attendre d’avoir ou non la récompense. C’est important pour tout esprit anxieux de nature de ne pas être dans la course. J’ai été nommé onze fois aux César et j’en ai obtenu un il y a vingt-cinq ans pour un second rôle dans Tout ça pour ça de Claude Lelouch, film qui a beaucoup compté pour moi. C’est assez cocasse car tout était assez improvisé alors que pour des rôles comme celui de Maître Derville dans Le Colonel Chabert, d’Yves Angelo, cela demandait un travail plus précis, plus intense, plus exigeant, et il n’y a pas eu de reconnaissance. Mais je n’éprouve aucune rancœur, aucune animosité à l’encontre de gens de ce métier.
Par ailleurs, j’ai encore un petit doute sur le principe même de « meilleur acteur » ou « meilleure actrice ». Si on avait nommé aux César Michel Simon, Harry Baur, Louis Jouvet, Bernard Blier, qui aurait eu la capacité de dire que Jouvet était « meilleur » que Bernard Blier ? Cette notion de meilleur est quasiment l’antithèse de notre métier, qui ne peut pas être dans la performance. Mais pour être totalement honnête, je dois avouer que j’ai été particulièrement touché par le prix d’interprétation masculine que j’ai reçu à la Mostra de Venise pour le sublime film L’Hermine, de Christian Vincent. Cela aurait beaucoup touché mon père d’origine italienne.
Après quarante-cinq ans de psychanalyse, qu’avez-vous appris d’elle ?
J’ai compris qu’elle ne rendrait jamais quelqu’un heureux. Qu’il ne faut surtout pas croire qu’en allant en analyse, quelqu’un d’anxieux, de flippé ou de phobique allait cesser de l’être. Ce qui peut peut-être se passer, c’est que la personne s’accapare son matériau d’inconfort et essaye d’en faire quelque chose. Voilà le maximum que peut offrir la psychanalyse. Elle ne fera pas de toi quelqu’un de détendu si tu es tendu, elle ne fera pas de toi quelqu’un de souriant si tu es flippé, elle ne fera pas de toi quelqu’un de vif si tu es lent, et elle ne fera pas de toi quelqu’un d’intelligent si tu es un couillon. La psychanalyse, c’est une drôle de chose à la fois pas spectaculaire, pénible, laborieuse, âpre mais pas miraculeuse.
Dans votre spectacle, on sent que vous vous retenez de parler de politique…
Oui, mais c’est difficile. Quand j’évoque Péguy, qui adorait Hugo, j’ai du mal à ne pas rappeler ce que ce socialiste âpre, dur, radical, répondit à Jaurès qui lui avait proposé un déjeuner : « Je ne parle pas aux gens qui ne travaillent pas. » Difficile de ne pas penser à certains de nos politiques dans ces moments-là… Mais c’est trop facile de moquer les hommes politiques et leur absence de culture dans leur majorité. Ils n’ont pas de temps, ce sont des animaux pris dans une folie. Leur sujet, c’est de répondre aux colères.
Est-ce aussi le rôle de l’artiste ?
Non, mais celui-ci peut proposer qu’on se mette tous d’accord sur certaines choses pour réapprendre la notion de communauté. Par exemple que Shakespeare est un génie, qu’Hugo a des défauts, mais qu’il a le génie de l’écriture, que Proust est le plus grand psychologue de tous les temps, que Céline, malgré sa vie terrifiante, haineuse, antisémite, est un écrivain majeur, que Bernanos est sublime. On pourrait s’entendre sur ce fond-là, mais il y a eu hélas cette « table rase » qu’on a vécue en Mai 68 et l’irruption de Bourdieu avec son principe de déconstruction établissant que finalement Proust, c’est pareil qu’un chanteur de variétés, parce qu’il illustre la pratique d’un dominant vers le dominé. Évidemment, avec ce genre de discours disparaissent les notions de variétés, de couleurs, de nuances. « Malheur à moi, je suis nuance », disait Nietzsche…
Par Jean-Christophe Buisson et Frederic Stucin