Les cancers chez les jeunes adultes de 20 à 40 ans, ont bondi de 79 %

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Selon une étude publiée dans British Medical Journal Oncology, de plus en plus de jeunes adultes sont atteints de cancers. En 30 ans, l’incidence des cancers à début précoce chez les adultes de moins de 50 ans dans le monde a augmenté de 79 %. Jennifer Gremaux et Jean-Baptiste Duport, tous deux âgés de moins de quarante ans, racontent leurs parcours face à la maladie.

Jennifer avait 35 ans. Jean-Baptiste 32 ans. Elle un cancer du sein, lui un lymphome. Aucun facteur génétique et pourtant. « Je me suis dit mais ce n’est pas possible. J’ai un enfant de deux ans et demi. Je suis jeune et en bonne santé. J’ai une vie saine. » Quand il apprend le diagnostic en 2021, Jean-Baptiste n’y croit pas.

Jennifer, elle, avait perdu sa maman d’un cancer du sein. Même si le facteur génétique n’est pas reconnu, elle fait un transfert sur sa mère. « Les choses qu’on n’avait pas réglées ressurgissent. « 

Jean-Baptiste Duport et Jennifer Gremaux, tous deux tourangeaux, ont dû se battre contre le cancer à moins de 40 ans. Un séisme qu’ils ont affronté grâce à leurs proches et à un soutien psychologique indispensable.

Un diagnostic et une prise en charge rapide

Le cancer du sein droit de Jennifer a été diagnostiqué par hasard dans le cadre d’un changement de contraception. Des douleurs sont apparues. À la palpation, le médecin ne sent rien mais elle a le réflexe de prescrire une échographie pour se rassurer. Dans la foulée de l’échographie, une mammographie est réalisée puis une biopsie. « La prise en charge a été très rapide. Quinze jours plus tard, j’étais en chimio », raconte Jennifer. Il s’agit d’un cancer HER2+, un cancer qui n’est pas hormonodépendant mais qui a une facilité de métastase d’autant plus sur des femmes jeunes.

Le cancer du sein HER2 positif représente 15 à 20% de tous les cancers du sein. « Plus on est jeune, plus ça va vite », raconte Jennifer. « La  prise en charge est très rapide mais entre la biopsie et la prise en charge, ces deux semaines sont extrêmement longues. On attend le couperet. On sait qu’il y a un truc qui ne va pas mais on ne sait pas à quel degré c’est grave. C’est très compliqué. « 

« Un lymphome… je me suis dit que ce n’était pas possible à mon âge »

Jean-Baptiste avait un bouton dans le dos puis une douleur au niveau de l’aisselle et du dos. « On ne voyait rien aux radios mais la douleur a empiré. Après deux nuits blanches, je suis allée aux urgences », se souvient le jeune homme. Là, la clinique le garde presque une semaine afin de passer plein d’examens dont une biopsie. Trois semaines plus tard, le diagnostic tombe : c’est un lymphome, un cancer des ganglions. « À la base les médecins suspectaient une infection au niveau du sang. En fait c’était un lymphome. L’annonce a été sèche. Sur le coup, je me suis dit que ce n’était pas possible à mon âge. »

Comme Jennifer et Jean-Baptiste, de plus en plus de jeunes de moins de 40 ans sont touchés par le cancer alors qu’ils n’ont pas d’antécédents génétiques.

Une étude publiée dans le British Medical Journal Oncology en 2023 a révélé que l’incidence des cancers à début précoce chez les adultes de moins de 50 ans dans le monde a augmenté de 79 % en 30 ans.

Les derniers chiffres de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) font état de plus de 15.000 patients dans cette tranche d’âge en France, en 2022.

Le père de Jean-Baptiste avait eu des cancers mais pour le lymphome aucun lien génétique n’est prouvé. « Je ne suis pas obèse. J’avais une vie plutôt saine même si je suis un bon vivant. Ne pas savoir d’où vient le cancer est très difficile. Il faut s’y faire et l’accepter », confie Jean-Baptiste qui ne saura probablement jamais d’où vient son cancer.

Le combat de la guérison

Une fois le diagnostic accepté, Jennifer et Jean-Baptiste passent en mode combat. « À partir de ce moment-là on perd le contrôle de sa vie, de son corps, de son planning. Les traitements sont tellement lourds qu’on perd tout. On n’a pas le choix des traitements. On fait confiance aux médecins. On arrête de travailler. » Jennifer a suivi six mois de chimiothérapie puis une mastectomie complète avec reconstruction. Ensuite viennent la radiothérapie et la thérapie ciblée. Un traitement qui cible la protéine défectueuse.

« Quand j’ai appris que j’avais un cancer, c’est l’hématologue qui a pris ma vie en main. Elle gérait tout de A à Z », confirme Jean-Baptiste. « La vie est rythmée par la maladie », explique Jean-Baptiste qui a commencé par huit séances de chimiothérapie de deux jours toutes les trois semaines.

Normalement son traitement devait s’arrêter mais il a fait une rechute trois mois après. « La rechute a été pire que l’annonce du cancer. On savait que si je rechutais il y aurait à nouveau chimio avant une greffe de moelle osseuse. » Il s’agit d’une rechute très précoce avec un cancer très agressif. « À ce moment-là j’ai demandé combien de temps il me restait à vivre sans traitement. Quand j’ai entendu qu’il ne me restait qu’un an à vivre et que j’avais mon fils en face de moi je me suis dit que je n’avais pas le choix. Que je devais me battre. « 

L’indispensable soutien psychologique

La mère de Jennifer avait 47 ans quand elle a eu son premier cancer du sein. Beaucoup plus âgée que sa fille quand même. « Elle est aussi décédée de ça. J’ai fait un transfert psychologique. J’ai tout de suite fait appel à une psychologue parce que je savais que je ne pourrai pas traverser cette phase d’angoisse toute seule. Mon père m’a fait comprendre que la guérison n’était pas une option. De là, on passe de la phase d’angoisse à la phase de combat. » 

« Ce qui m’a fait tenir c’est le soutien psy mais aussi celui de mes proches », confie Jean-Baptiste. « Et puis quand on a un enfant de 2 ans et demi, on n’a pas d’autre choix que de se battre. Mon fils a été mon leitmotiv, c’est clair. « 

Jennifer et Jean-Baptiste souhaiteraient que l’accompagnement psychologique soit pris en charge, autant pour les patients que pour les aidants. « Autant moi je n’avais que ma maladie à gérer autant ma femme elle, elle m’avait moi, son travail et notre fils. Il y a une charge mentale très lourde pour les aidants. Ils voudraient nous aider au maximum sans pouvoir se mettre à notre place. Ma femme était impuissante et ça l’a rongée ». 

Malades et parents de jeunes enfants

« Quand le cancer arrive jeune et qu’on a des enfants, on doit être un soutien pour eux alors que c’est un moment où on ne peut être le soutien de personne. C’est pour ça que le soutien psychologique et celui des proches sont indispensables ».

Quand ils ont appris qu’ils avaient un cancer, Jennifer et Jean-Baptiste étaient tous les deux de jeunes parents.

« Pour pouvoir gérer ça, il faut pouvoir tenir pour que le petit n’ait pas lui aussi des séquelles ». Le fils de Jennifer a six ans quand elle apprend le diagnostic. « On a été transparent dès le début avec lui. On lui a expliqué avec des mots simples sans rien lui cacher. »

Même s’il était tout petit, le fils de Jean-Baptiste a su dès le départ que son papa était malade. « On nous a conseillé d’utiliser des livres mais ça a été très difficile de trouver un livre avec un papa maladeOn en a trouvé un qu’on a un peu modifié et qu’il a toujours », raconte Jean-Baptiste. « Ensuite je l’ai emmené en consultation pour qu’il sache où j’allais quand je partais. »

Pendant ses six semaines en chambre stérile, Jean-Baptiste avait créé un calendrier avec des ateliers et des rendez-vous réguliers. Comme un calendrier de l’avent avec deux ou trois activités par semaine. Son fils est suivi par un psychologue qu’il peut aller voir dès qu’il en éprouve le besoin. « Bien qu’il soit tout petit, il entend tout. Il ne comprend pas tout mais comprend beaucoup de choses. » 

Retrouver son corps

« Quand on est une jeune femme, on a toute une vie devant nous. Un corps à retrouver« . À 35 ans, Jennifer a vu son corps très abîmé par le cancer. Chimiothérapie, radiothérapie, mastectomie. « On n’est pas assez informé sur les possibilités de reconstruction mammaire. L’information est partielle et superficielle. Il faudrait des consultations avec des infirmières en chirurgie avant l’opération pour être mieux informées. »

On estime que 30 % des femmes concernées par une mastectomie totale s’engageraient dans une reconstruction du sein. Depuis 2023, une plateforme a été mise en place par la Haute autorité de santé sur la reconstruction mammaire.

Après trois séquences de chimiothérapie et une greffe de moelle osseuse en chambre stérile pendant six semaines, Jean-Baptiste lui aussi travaille à retrouver son corps. « Un rhume pour une personne normale c’est une semaine, moi c’est un mois. Je dois me protéger au maximum des infections possibles », raconte le jeune papa. » On perd beaucoup de poids et de muscles et c’est très long pour faire en sorte de retrouver son corps », ajoute Jean-Baptiste qui a pu reprendre une activité sportive récemment.

Jean-Baptiste a repris le travail et retrouvé une vie assez « normale ». Son traitement est plus léger. L’épée de Damoclès s’éloigne petit à petit. « La santé n’est pas un du. Rien n’est acquis. On priorise les choses différemment. Mais je sais qu’on ne me dira jamais que je suis guéri. On parlera de rémission partielle mais le fait d’avoir fait une rechute très précoce fait qu’aucun médecin ne s’engagera sur une guérison possible. » 

Jennifer va suivre sa thérapie ciblée jusqu’au mois d’avril. « J’ai pu reprendre le travail à mi-temps. Un mi-temps justifié parce que les traitements de chimio sont très difficiles au niveau cognitif. J’ai encore des douleurs au niveau de la prothèse. »

Elle souhaiterait avoir une seconde mastectomie sur le sein qui n’est pas malade à titre préventif. « Dans certains cas, elle est refusée alors qu’on la demande. C’est inadmissible parce que c’est notre corps. C’est de la prévention et c’est important d’avoir le choix de se faire opérer quand on est prête psychologiquement. »

Pourquoi plus de cancers chez les jeunes ?

Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer cette hausse significative du nombre de jeunes adultes touchés par un cancer.

La première est liée aux progrès de la médecine et du dépistage : l’amélioration et la diffusion du diagnostic dans les pays dits développés fait augmenter mécaniquement le nombre de cancers.

Mais d’autres phénomènes seraient en cause comme : la consommation de tabac (en particulier chez les femmes), la consommation d’alcool, l’augmentation de la sédentarité, l’obésité, une alimentation riche en viandes rouge et en sodium, pauvre en fruits. La profusion d’aliments ultratransformés, ainsi que la pollution ne sont probablement pas étrangères à l’augmentation des cancers précoces. De même, le surpoids et les maladies inflammatoires chroniques peuvent contribuer au phénomène.

En prenant en compte ces facteurs de risque, les spécialistes estiment qu’on pourrait faire baisser de 40% le nombre de nouveaux cancers détectés (catégorisés comme cancers évitables).

Selon plusieurs chercheurs, d’autres facteurs potentiels expliqueraient l’augmentation très importante du nombre de cancers chez les jeunes adultes : exposition constante à la lumière artificielle, travail posté, microplastiques dans l’eau, additifs alimentaires ultratransformés, pesticides.

Dans un rapport publié en 2019, un groupe de chercheurs italiens a suggéré que l’augmentation de  la consommation d’antibiotiques ( + 45 % dans le monde depuis 2000) pourrait expliquer l’augmentation du nombre de lymphomes, cancers du poumon et du pancréas.

Quels cancers augmentent chez les 20-40 ans ?

Selon l’étude française de Globocan, l’augmentation du nombre de cas chez les jeunes femmes concerne les cancers colorectaux (+5.4%) les cancers du pancréas (+4.3%) et les cancers du sein (+1.7%). Les augmentations les plus significatives chez les hommes concernent le cancer du pancréas (+5.4%) et le cancer du rein (+5.3%).

Pour la fondation pour la recherche médicale, ce sont plutôt les cancers de la prostate et du nasopharynx qui ont le plus augmenté ces dernières années chez les jeunes. La mortalité la plus importante concerne les cancers du sein, les cancers du poumon et du côlon. Les cancers du foie seraient plutôt en baisse.

En décembre 2024, le Lancet oncology alertait sur le fait que le nombre de nouveaux cas et de décès chez les moins de 40 ans pourrait augmenter de 12 % d’ici 2050.

Un programme pour mieux comprendre les facteurs de risque des cancers digestifs

Pour la Journée mondiale contre le cancer, le 4 février 2025, l’Institut Gustave Roussy, premier centre de lutte contre le cancer en Europe, a présenté « Yoda » (Young Onset Digestive Adenocarcinoma). Ce programme scientifique vise à étudier les facteurs liés à l’apparition de cancers digestifs d’apparition précoce chez les moins de 50 ans.

« Le programme YODA s’adresse aux personnes qui sont diagnostiquées d’un cancer colorectal à moins de 50 ans », explique Alice Boilève, oncologue médicale à l’origine de ce projet pour l’Institut Gustave Roussy, dans la revue Sciences et avenir. Et ils sont de plus en plus nombreux à se présenter en consultation. Hommes et femmes, « qui ne boivent pas, ne fument pas, ont une alimentation et un mode de vie sains, raconte la médecin, on veut pouvoir leur apporter une réponse ».

Contrairement à l’évolution des cancers digestifs chez les plus de 50 ans qui tend à se stabiliser, voire diminuer, le taux de cancers digestifs chez les jeunes adultes ne ralentit pas. « Ce sont des cancers graves, à mauvais pronostic, ajoute Alice Boilève. On compte moins de 10% de patients atteints du cancer du pancréas vivants cinq ans après diagnostic. »

L’un des objectifs de ce programme est d’identifier les populations les plus à risques, afin de leur proposer un dépistage précoce spécialisé. « Chez un patient de 35 ans, il est rare de soupçonner un cancer en première intention en cas de douleurs abdominales », précise Alice Boilève. Ces dépistages précoces pourraient permettre de diagnostiquer ces cancers précoces avant la phase métastatique, et ainsi augmenter les chances de guérison des patients.

Écrit par Marine Rondonnier